Par Monique et Erny Matter

à Madame Dominique QUINIO

Rédactrice en chef du journal LA CROIX,

En tant que lecteurs de La CROIX dont nous apprécions les articles, nous souhaitons vous exprimer notre très grande surprise et surtout notre déception ressentie à la lecture de l’article paru le 9 janvier 2015, « En Alsace les opposants à la réforme ne désarment pas », de Madame Elise Deschamps (cliquer ici pour lire cet article). Nous estimons que l’analyse proposée sur les manifestations et la motivation des opposants est très orientée car elle ne repose que sur les critiques de deux « intellectuels ». L’article en question manque donc d’objectivité et ne peut être considéré comme un travail journalistique sérieux.

Selon les critiques formulées, l’Alsace ressemblerait à un champ de ruines: pas d’existence historique, pas de traditions intéressantes, des Alsaciennes et Alsaciens « ruraux » apparemment synomyme de ploucs, une langue dialectale confuse et moribonde, oubli volontaire de l’allemand standard (partie de notre langue régionale), alors que les auteurs et imprimeurs alsaciens ont pourtant largement contribué à sa création et son enrichissement depuis le 15° siècle. Ce dénigrement, dont le caractère haineux et méprisant n’aurait pas dû échapper à une journaliste d’un quotidien chrétien, nous touche dans notre dignité.

En somme l’Alsace n’existe pas, le problème est posé, il faut aider ces pauvres Alsaciens et la solution est évidemment la méga-région !

Nous avons participé à plusieurs manifestations pour marquer notre opposition à la disparition de l’Alsace, aux côté de Unser Land, des regroupements des Alsaciens réunis et des Alsaciennes réunies. De nombreuses Alsaciennes étaient là, en coiffe, debout, fières et décidées à résister et à dénoncer le mépris que le gouvernement et le parti au pouvoir témoignent au peuple alsacien en rayant l’Alsace de la carte des régions sans consultation des populations concernées.

Aujourd’hui il est évident pour tous les Français que la Liberté est un bien très précieux à défendre. Mais à la liberté d’expression il faut adjoindre la liberté de décision lorsque des projets sociaux nous concernent sinon la liberté d’expression se résume à un « cause toujours » !

Par ailleurs, nous dénonçons les propos mensongers relayés dans l’article dont nous citerons des exemples:

Non, Unser Land n’est pas un parti d’extrême droite, c’est un parti régionaliste à l’opposé des idées du FN qui prône une seule région: la France. Le drapeau Rot un Wiss n’a jamais flotté sur un champ de bataille et a été interdit du temps des nazis.

Demander l’autonomie pour l’Alsace telle qu’elle existe dans de nombreuses régions européennes, c’est demander plus de responsabilité et de moyens pour la gestion des domaines social, économique, transfrontalier, culturel, linguistique, environnemental.

Non, les élus n’ont pas tous accepté que l’Alsace soit noyée dans un grand Est où nos conseillers régionaux seront minoritaires. Les actions envisagées prouveront que beaucoup de nos élus ne se résignent pas et refusent cette fusion.

Que dire des chiffres avancés sur le nombre de manifestants si minorisés que cela devient folklorique. Il faut y avoir participé pour comprendre que c’est une marée humaine qui a marché dans  les rues de Strasbourg, Colmar, Mulhouse … dignement et sans violence.

Pour que vos lecteurs puissent juger en toute objectivité pour quelles raisons les Alsaciens opposés à la réfome territoriale imposée « ne désarment pas », nous vous prions de leur consacrer aussi une page de votre journal.

Nous vous remercions de faire paraître notre lettre dans le courrier des lecteurs.

Veuillez recevoir nos sincères salutations.

Erny et Monique Matter

lecteurs de LA CROIX mais aussi engagés dans des associations de promotion de la langue régionale d’Alsace:

Comité fédéral pour la langue régionale en Alsace et en Moselle germanophone

Association des élus pour la promotion de la langue et de la culture alsaciennes

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Commentaire de Joseph Schmittbiel :

La rédactrice de l’article a eu la gentillesse de répondre à cette lettre. Je tiens à la remercier chaleureusement car elle m’a offert une bonne tranche de rigolade avec cette phrase que les connaisseurs apprécieront : « je me suis adressée volontairement à des personnes ayant du recul sur le sujet, car non engagées politiquement ». Pour qui connaît l’engagement jacobin hardcore des intéressés, la réponse « sans affect sur la chose » vaut son pesant de cacahuètes grillées. Bon, par souci de justice, j’vous donne l’intégralité de sa réponse…

Je vous prie de m’excuser si cet article vous a blessés. Il est sans doute, c’est un risque fréquent, réducteur, tant il est difficile en une page de mener une analyse très subtile. Mais je me suis adressée volontairement à des personnes ayant du recul sur le sujet, car non engagées politiquement. Ce sont des Alsaciens, mais plutôt dans le domaine de la recherche, pas des militants. Ils sont donc, c’est normal, sans affect sur la chose, ce qui peut sembler violent pour vous.
Je n’ai pas dit que l’Alsace n’avait pas d’histoire mais que son histoire était bp moins monobloc que les discours de bp de manifestants le laissent penser. Je n’ai pas dit que les Alsaciens étaient des ruraux, mais que c’était le profil de beaucoup de manifestants, qui sont une infime minorité des Alsaciens.
Dire que la langue alsacienne se perd n’est pas haineux, c’est un fait, aussi regrettable soit-il. J’ose espérer que l’Alsacien n’est pas en train de mourir, mais on ne peut prétendre qu’il est en pleine forme, d’un point de vue quantitatif en tous cas.
Je pourrais poursuivre ainsi longtemps…
Je laisse ma directrice vous répondre au sujet d’un éventuel courrier des lecteurs.
Cordialement
Elise Descamps