La semaine dernière, j’ai redécouvert en DVD un film sorti il y a à peine dix ans : Das Leben der anderen, de Florian Henckel von Donnersmarck. En une décennie, mon regard sur cette œuvre a dramatiquement évolué et le contraste est saisissant.

 

Bref rappel du sujet : c’est l’histoire de la conversion d’un officier de la Sécurité d’Etat en République Démocratique d’Allemagne, dont le métier est de surveiller ses compatriotes. Impitoyable, convaincu du bien-fondé de sa mission, persuadé de faire le bien en pourchassant les ennemis du socialisme, il opère un retournement à 180° une fois confronté à la réalité du pouvoir. Je ne veux rien révéler de plus ici sur ce scénario parfaitement ficelé et captivant de bout en bout.

 

En 2006 encore, je pouvais (intérieurement) jouer au malin devant mes copains de l’ex RDA. Eux, ils avaient subi cette saloperie de dictature socialiste, moi, j’étais un enfant de l’Ouest, du monde libre ! Eux, ils sortaient d’une longue nuit, moi, j’avais grandi dans la lumière de la liberté ! En visionnant ce film, quelque part, je m’autorisais un regard plein de condescendance envers cette population grise, docile, sans caractère, qui pendant quarante années avait subi cette prison totalitaire apparemment sans broncher.

 

Mais en redécouvrant le film dix années plus tard, l’actualité de son propos m’a violemment sauté à la figure. Aujourd’hui je me demande franchement en quoi je peux bien être meilleur que ces citoyens de RDA qui toléraient l’arrogance de chefs véreux et autoritaires, le mensonge d’Etat quotidien, et un système de surveillance généralisé.

 

Je me rappelle que mon copain Klaus, qui est né et qui a grandi en DDR, avait été irrité par le film, selon lui, certaines scènes relevaient du cliché, « faut pas s’imaginer que tout était comme ça » m’avait-il dit à l’époque. Je le comprends, c’est dur de s’entendre dire qu’on a vécu des décennies dans une dictature, qu’on a accepté l’inacceptable, enduré la censure…

 

Un jour, je demandais à Frank, également Allemand de l’Est, comment il avait vécu après avoir subi une interdiction d’exercer son métier. « Bah, » m’avait-il répondu, « économiquement, la vie était très facile en DDR, tu pouvais te nourrir, te loger et te vêtir pour trois fois rien ! »

 

Cette réponse m’est revenue à l’esprit en visionnant le film. Elle m’apporte un certain regard sur notre situation actuelle : les supermarchés sont pleins, les stations essence ont encore de quoi nous faire rouler… jusqu’ici tout va bien…

 

Mais je pense à ceux (mes enfants ?), qui un jour viendront me dire : mais comment t’as pu supporter ce système, sachant que toutes tes communications étaient surveillées, que t’étais ouvertement pris pour un con par tes médias ?

 

C’est pourtant pas difficile d’imaginer un film ayant pour personnage central un policier des renseignements français qui découvre la pourriture du système qu’il sert, en voyant son gros ministre faire surveiller une belle actrice de théâtre, et la forcer à coucher avec lui…

 

Cette redécouverte du film m’a sérieusement interpelé, mais la réflexion qu’elle m’a inspiré ne concerne que l’Alsace et sa population. Récemment sur Facebook, une internaute m’interpelait à ce sujet : pourquoi pas toute la France ? écrivait-elle. J’avais envie d’ajouter : pourquoi pas l’humanité entière ?

 

Pour deux raisons : d’une part, comme je le répète à longueur de blog, parce que j’ai perdu tout espoir que la France devienne un jour un pays démocratique. Trois cent années d’histoire commune le démontrent, quel que soit son régime (cinq républiques, deux empires et divers monarques), la France n’a jamais toléré l’Alsace alsacienne, quoi qu’il advienne, cette dernière sera toujours considérée comme une province, c’est à dire étymologiquement un pays vaincu, destiné à être assimilé. La dernière évolution de cette politique, à savoir le Grand machin dans l’Est n’est finalement que la cerise sur ce gâteau de la mort. La deuxième raison est que contrairement aux lumières françaises, je n’ai aucune prétention à l’universalité. Je ne crois pas que les solutions qui seront bonnes pour l’Alsace le seront forcément pour la Lorraine, le Pays basque ou la Normandie.

 

Nous sommes pris au piège : tout est mis en œuvre afin que la réforme territoriale soit irréversible, inutile d’attendre 2017, il est déjà trop tard. Pour le comprendre, il suffit de regarder comment fonctionne ce pays : que cela plaise ou non, le FN est le premier parti de France… en nombre de voix. Et qu’on s’en réjouisse ou non, sa représentation en nombre d’élus est ridiculement réduite, cela traduit bien un déficit démocratique gravissime.

 

Quelle que soit la vraie nature du pouvoir en France : Siècle, lobbies, réseaux ou autres, il a tout verrouillé afin que seuls l’UMP et/ou le PS tiennent les rênes du pays. Même si par un hasard malencontreux et extraordinaire, le FN devait arriver au pouvoir, il serait à ce point infiltré par ces mêmes réseaux que rien ne changerait fondamentalement dans la politique française. Et ce qui vaut pour le FN est doublement vrai pour un parti comme Unser Land : même s’il devait devenir le premier parti d’Alsace, tout serait fait pour que jamais il n’atteigne les buts qu’il s’est donné.

 

Il faut donc se rendre à l’évidence : aucun changement ne peut venir des urnes. De toute manière, Unser Land a zéro élu et zéro allié. Le système UMPS n’a rien à craindre pour le moment. Ce n’est certes pas une raison pour jeter le parti dans l’eau du Rhin : la visibilité et la légitimité du mouvement reposent sur les épaules d’Unser Land, mais quels que soient ses scores, ils ne suffiront pas pour changer notre avenir.

 

Puisque le changement par les urnes est impossible et que nous rejetons toute forme de violence, nous n’avons guère d’autre choix que de remettre en question ce que nous croyons être la démocratie. C’est extrêmement difficile et je reconnais volontiers que du point de vue pratique, je suis un parfait débutant en la matière. On m’a tellement bombardé et bourré le crâne que la démocratie, « c’est quand y a des élections », que j’ai fini par intégrer l’idée que c’était une condition nécessaire et surtout suffisante. Or on est vraiment loin du compte.

 

Il faut revoir le principe de l’élu, du maître qui fait semblant de laisser parler tout le monde et qui finalement décide seul. Je crois qu’il est inutile d’attaquer le centralisme parisien avec des structures elles-mêmes centralisées, et je rêve d’un organisme, d’une fédération ou d’une union, appelez ça comme vous voudrez, qui réunirait les Alsacien(ne)s sans les faire fondre dans une masse.

 

Un mouvement sans chef, sans président, mais avec des porte-paroles. Une organisation articulée autour de différents pôles : politique, communication, culture, économie, constitution citoyenne, relations extérieures, droit… et dont les membres seraient des associations ou des individus. Cette union serait avant tout une proposition, une alternative, une façon de dire à tous : « Regardez un peu comment ça fonctionne chez nous ! Le système est horizontal, pragmatique, on prend toutes les bonnes idées, on confronte et on agit ! »

 

Un tel organisme n’admettrait jamais une décision aussi antidémocratique que la fusion, ni que le fleuron de la culture alsacienne, la langue allemande, soit traitée comme elle l’est depuis des décennies. Je n’ai pas la compétence pour détailler ici tout ce qui serait nécessaire pour faire vivre une telle structure, je sais que d’autres y travaillent déjà et je m’en réjouis.

 

L’Alsace est parvenue à un point où son président, s’il existait une personne digne de ce titre, n’aurait même plus la possibilité de citer J.F.Kennedy : « Ne vous demandez pas ce que l'(Alsace) peut faire pour vous… », car l’Alsace ne peut plus rien pour vous, elle est déjà morte, par la volonté de Paris, et tout ce qui lui reste, ce sont des citoyen(ne)s prêts à se demander ce qu’ils pourraient faire pour elle, et à s’engager en conséquence.

 

La démocratie ça se mérite, et quand on se contente de mettre tous les cinq ans un bulletin dans une urne en attendant l’homme providentiel, on ne mérite rien d’autre qu’un coup de pied au cul. Coup de pied au cul qui prend forme sous nos yeux et dont nous apprécions chaque jour les effets : surveillance généralisée, chômage, perte d’identité, ALCA…

 

On retrousse nos manches et on essaye autre chose ?

 

Joseph Schmittbiel