par Laurent Diekirch

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La grande illusion

Quand la France perdait la paix

1914-1920

Par Georges-Henri SOUTOU

Ed. TALLANDIER – 2015

Notes de lecture

 

 

La commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale aurait pu être l’occasion de revenir sur les lectures « patriotiques » (en fait nationalistes) de l’événement. Il n’en a rien été. L’air du temps est à la « compassion », dans une société par ailleurs fort individualiste et narcissique, où l’on ne parle que de « compétitivité ». Beaucoup de publications, expositions etc. se sont donc intéressées au sort de « ceux d’en bas » en exploitant les « lettres de Poilus », pour évoquer la « vie quotidienne » au front et à l’arrière… C’est une façon d’éviter de s’interroger sur les responsabilités de ce massacre et d’en rester, tacitement, aux vieilles thèses promues par les vainqueurs en 1918 : responsabilité des Empires centraux, « guerre du droit » du côté des Alliés, émancipations des « nationalités opprimées » d’Europe Centrale…

 

Le livre de Georges-Henri Soutou ne s’inscrit pas dans ce courant dominant. Il a le mérite d’aborder trois questions essentielles :

 

  • Quelles furent les causes de la guerre ?
  • Aurait-elle pu s’achever plus tôt (en 1917) ?
  • Quels objectifs avaient les traités de paix conclus après la guerre ?

 

  • Les causes de la guerre

 

On découvre, documents à l’appui, que la France a bel et bien joué toute sa part dans la marche vers la guerre. Voici la conclusion de l’auteur : « Depuis 1912, un groupe relativement restreint d’hommes politiques, de diplomates et de militaires (…) avait renforcé les liens avec Saint Pétersbourg jusqu’à en modifier la portée, dans l’idée qu’en cas de guerre on pourrait, avec l’appui d’une Russie de plus en plus puissante, remporter une victoire décisive et refaire la carte de l’Europe, de façon à écarter définitivement ce qui était perçu comme une hégémonie allemande croissante sur le continent (G.I. p. 63)». (« GI » désigne les références au Livre « la Grande illusion »)

 

Dans ce groupe prêt à risquer la guerre : le Président de la République Raymond Poincaré, le ministre des affaires étrangères Delcassé, fanatiquement antiallemand, les diplomates Paléologue (ambassadeur à Pétersbourg) et Berthelot (Directeur, puis Secrétaire général du Quai d’Orsay).

 

Dès l’élection de Poincaré (1912), l’alliance russe, conçue d’abord comme défensive, prend un caractère offensif. Jusque-là, conscient que les Balkans étaient une poudrière et que l’implication de la Russie dans les affaires balkaniques représentait un risque de guerre européenne, les responsables français avaient indiqué à l’allié russe qu’ils ne pourraient pas le soutenir en allant jusqu’à la guerre si l’origine du conflit était une intervention russe dans les Balkans. C’est Poincaré qui change de doctrine en laissant aux Russes carte blanche dans les Balkans. Soutou parle (GI. p. 54) de « chèque en blanc ». Dès lors la guerre devenait inévitable. L’auteur résume ses conclusions en citant l’analyse de Fabre-Luce :

 

  • « L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible ; l’Entente (surtout la France et la Russie) a fait ceux qui la rendaient certaine » (GI. p. 52)

 

Pourquoi ce changement d’attitude française quant à l’alliance russe ?

En 1912, après un entretien avec Sazonov, le ministre des affaires étrangères russe, Poincaré confiait, enthousiaste, à Paléologue : « C’est avec ces gens-là que nous reprendrons le Rhin » (GI p.39). La guerre serait donc profitable à la France, non seulement pour reprendre l’Alsace-Lorraine mais aussi toute la Rive gauche du Rhin, la Sarre… et même le Luxembourg ! Et, au-delà, pour défaire l’œuvre de Bismarck, c’est-à-dire morceler à nouveau l’Allemagne pour affirmer l’hégémonie française ou, pour le coup, franco-russe sur le continent, l’Angleterre se réservant le vaste monde…

 

Très tôt, la thèse de la « guerre du droit » a été promue par la France. Elle peut paraître à première vue vraisemblable et beaucoup continuent tacitement d’y adhérer ; on retrouve aujourd’hui encore cette expression sur certains monuments édifiés dans notre pays après la guerre… Les faits que rapporte G.H. Soutou la font plutôt apparaître comme une habile manœuvre de propagande française.

 

Ÿ L’ultimatum autrichien à la Serbie.

 

On sait aujourd’hui * que les services secrets serbes ont joué un rôle déterminant dans l’organisation de l’assassinat à Sarajevo le 28 juin 1914 de l’Archiduc héritier du trône, François Ferdinand. Face à cette provocation on s’attendait, selon Soutou, « même dans les capitales de l’Entente, à une forte réaction autrichienne ». (GI p.49) Toutefois, le Quai d’Orsay a habilement conseillé la Serbie en lui suggérant d’accepter presque tous les points de l’ultimatum autrichien sauf l’essentiel : le droit pour la police autrichienne d’enquêter en Serbie pour rechercher les coupables. Or pour Vienne, connaissant les complicités dont avaient bénéficiées à Belgrade les assassins, c’était un point essentiel.

*cf. Christopher Clark : les somnambules. Flammarion 2013

 

Mais la manœuvre française était subtile : elle a permis de parler ensuite de l’agressivité de Vienne face à la « petite Serbie » qui avait accepté 80% de l’ultimatum sauf le point qui remettait en cause sa souveraineté… Ainsi, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie a pu être présentée comme le « fait déclencheur » du conflit alors qu’elle apparaît rétrospectivement comme inévitable étant donné le préjudice subi par Vienne. La guerre aurait pu demeurer locale si la Russie ne s’en était pas mêlée.

 

De fait la Russie enclenche dès le 24 juillet, le processus de mobilisation générale (l’attaché militaire français à Pétersbourg en étant informé !), alors que la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie n’interviendra que le 28 juillet.

 

Il est aujourd’hui prouvé que le « livre jaune » publié par le Quai d’Orsay au début de la guerre contenait des falsifications de dates pour masquer la responsabilité russe (GI p.50 sq.).

 

Ÿ Un autre fait a servi à étayer la thèse de la « guerre du droit ». La violation par l’Allemagne de la neutralité belge. Soutou en relativise la portée :

 

  • Les plans de l’Etat major français étaient offensifs et on se posait aussi la question en France d’envahir la Belgique. Dès 1913, Joffre confiait à Paléologue « qu’il prendrait l’offensive en Belgique » (GI p. 34). Si la France ne l’a pas fait en 1914, c’était pour ménager l’alliance avec la Grande Bretagne qui risquait d’en prendre prétexte pour ne pas s’impliquer dans le conflit.
  • L’Entente, en 1915, a violé de son côté la neutralité grecque en débarquant ses troupes à Salonique, contre la volonté du roi Constantin, partisan de la neutralité (GI. P.82).

 

Au passage, le livre fait justice de la légende de la « barbarie allemande » contre les civils belges : selon Soutou les brutalités allemandes contre les civils n’étaient pas plus graves que dans des conflits antérieurs mais les juristes français s’entendirent à les exploiter (GI p.161).

 

Ÿ D’autres lieux communs sont aussi mis à mal : Ainsi, le fait que l’Entente aurait eu pour but de libérer les nationalités opprimées, au premier chef la Pologne.

En réalité, au début de la guerre, il n’en était pas question car il fallait ménager l’allié russe auquel « le pays des droits de l’homme » sacrifiait sans états d’âme la Pologne mais aussi la Finlande et les pays baltes… Ce sont au contraire les Empires centraux qui, au début du conflit pour des raisons tactiques évidentes, soutiendront le principe de l’indépendance (contrôlée par des alliances monarchiques) de la Pologne et des pays baltes.

Les positions de l’Entente ne changeront qu’avec la Révolution russe et lorsque les USA entreront en scène. Wilson ayant inclus dans ses « quatorze points » le principe de la liberté des nationalités. En France, les quatorze points de Wilson n’ont pas suscité l’enthousiasme. On connait le mot de Clémenceau : « Dieu lui-même s’est contenté de douze commandements »… (GI p.260).

 

Ÿ Enfin, Soutou relativise un autre lieu commun selon lequel, malgré tout, la guerre opposait d’un côté des « Empires » et de l’autre des « démocraties » (France, Angleterre…). Cette thèse oublie opportunément le caractère autocratique de la Russie, ou encore la Roumanie, alliée de la France qui avant 1918 n’accordait pas aux juifs la citoyenneté !

Le livre de Soutou démontre aussi qu’en matière de diplomatie secrète et de manipulation de l’opinion, la France ne le cédait en rien aux Empires : Les dispositions exactes de l’Alliance franco-russe n’ont jamais été connues de l’opinion publique non plus que les vrais buts de guerre : En France « la censure bloque toute discussion sur le sujet, beaucoup plus qu’en Allemagne et la chambre n’aborda pas la question avant juin 1917 et ce en comité secret » (GI. p.169).

Sans parler des promesses contradictoires secrètement faites aux Serbes concernant leurs droits sur la côte adriatique, les mêmes étant faites aux Italiens pour les inciter à entrer en guerre…

 

  • Les tentatives de paix :

 

Selon Soutou, on est passé bien près de l’ouverture de négociations de paix au printemps 1917. L’Entente était dans une mauvaise passe : les USA persistaient dans leur neutralité, la Révolution russe avait commencé ; en France, l’opinion était lasse de la guerre, surtout après les offensives sanglantes et inutiles de Nivelle… Le livre retrace plusieurs tentatives visant à entamer des négociations qui n’étaient pas a priori vouées à l’échec car, du côté des Empires centraux, beaucoup avaient le sentiment d’être dans une impasse (p. ex le chancelier Bethmann-Hollweg en Allemagne ou le nouvel empereur Charles en Autriche-Hongrie).

 

Ces approches franco-austro-allemandes sont explorées à partir de documents souvent inédits… L’histoire des contacts entre le germaniste français Haguenin, proche de Briand et le comte Harry Kessler, proche de Bethmann-Hollweg, intéressera particulièrement le lecteur alsacien car on y retrouve Annette Kolb, amie de René Schickelé qui lui-même jouera un rôle d’intermédiaire entre les deux émissaires !

 

On y apprend que Zimmerman, secrétaire d’Etat allemand aux affaires étrangères avait autorisé Kessler à évoquer « le droit de la France à intervenir dans l’administration intérieure de l’Alsace-Lorraine ». D’autres scénarios évoqueront une Alsace Lorraine autonome et démilitarisée… (p. 191 sq.). Sur ce point toutefois, même les dirigeants français modérés (Briand, Painlevé…) étaient hésitants. Certaines hypothèses envisageaient néanmoins de « dédommager » l’Allemagne de la perte de l’Alsace-Moselle en lui restituant une partie de ses colonies…

 

Les « faucons » français réagirent mal à ces contacts visant à engager des pourparlers de paix. On sait que Caillaux fut emprisonné pour haute trahison. Briand y échappa de peu. Dès que l’entrée en guerre des USA fut assurée, le parti de la guerre jusqu’au bout s’imposa à Paris avec l’arrivée de Clémenceau au pouvoir le 17 novembre 1917. Ce dernier met fin à toutes les négociations secrètes, poursuit le « défaitisme » et proclame qu’il fera la guerre avec un seul but : la victoire.

Il reprend à son compte une bonne partie des « buts de guerre » maximalistes : en plus de l’Alsace-Moselle : la Sarre, le Luxembourg, la Rhénanie, une bonne partie des ressources minières allemandes… mais Clémenceau ne croyait pas à la possibilité de briser complètement l’unité allemande…

 

Il ne croyait pas davantage dans la possibilité d’instaurer un équilibre européen. Son but était d’établir un axe France-Angleterre-USA. En ce sens, il sera l’artisan inconscient mais actif du déclin de l’Europe après 1918, qui va s’engager dans une voie de dépendance croissante vis-à-vis des USA. Lui-même constatera l’échec de cette orientation après la guerre en voyant que les Etats-Unis n’étaient pas prêts à faire un cadeau à la France en annulant une partie des « dettes de guerre » contractées auprès d’eux…

 

  • La Victoire de l’Entente et les Traités.

 

La thèse de Soutou, est que la France a réussi à imposer la majeure partie de ses buts de guerre. Bien sûr, il fallu les « habiller » d’une apparence wilsonienne. On renonça à proclamer ouvertement le démembrement de l’Allemagne mais :

 

  • L’Alsace-Lorraine sera récupérée, sans qu’il soit besoin d’organiser un plébiscite un temps envisagé par les Américains et une partie des socialistes français.

 

  • La France occupe la rive gauche du Rhin et Soutou montre que les intentions françaises étaient bien d’y créer un protectorat français, séparé du Reich.

 

  • Sont établis à l’est de l’Allemagne, pour remplacer l’allié russe défaillant une chaîne d’Etats alliés de la France : Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie. Ces Etats sont constitués selon des considérations stratégiques sans respecter le principe des nationalités (plusieurs millions d’Allemands et de Hongrois en Tchécoslovaquie, en Roumanie et Yougoslavie…) Certes, les droits de ces « minorités » sont garantis par la SDN… mais celle-ci est dominée par les vainqueurs donc systématiquement favorable aux nouveaux Etats… On connaît le rôle que jouera cette question dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

 

  • La réunion de la « petite Autriche » à l’Allemagne est interdite, contre la logique des « nationalités » qui avait présidé à la destruction de l’Empire austro-hongrois et contre la volonté de toutes les forces politiques autrichiennes en 1919…

 

  • Par ailleurs, dès 1917, la France avait durci ses buts de guerre économiques (GI p.272 sq.). L’affichage de la volonté française de faire en sorte qu’après la guerre l’Allemagne soit totalement à la merci des Alliés pour son approvisionnement en matières premières a d’ailleurs contribué à renforcer les tendances « jusqu’au-boutistes » en Allemagne et à décourager les tentatives de paix. Le traité de Versailles reprendra une grande partie des objectifs français dans ce domaine (GI. p.325 sq.).

 

  • Enfin, la France a réussi à faire inclure dans le traité de Versailles la clause de la responsabilité unique de l’Allemagne et des Empires Centraux dans le déclenchement de la guerre. Comme on l’a vu, cela est loin de refléter la réalité historique mais traduit un sentiment (toujours à l’œuvre dans notre pays) bien exprimé par Clémenceau : « Hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, la France sera toujours le soldat de l’Idéal ». (GI p.280).

 

On ne peut que s’étonner devant cette combinaison d’idéalisme proclamé et de volonté d’hégémonie sur les plans militaire, politique et économique ! Heinrich Heine, grand ami de la France, disait déjà : “Die Franzosen denken groß, aber handeln klein” : Cette tranquille duplicité, quasiment schizophrénique, provoquera dans l’Allemagne d’après guerre l’immense ressentiment qui aura les conséquences que l’on sait.

 

G.H. Soutou fait dans ce livre œuvre exemplaire d’historien européen de type nouveau en ce qu’il s’émancipe en toute sérénité du cadre de « l’histoire nationale » qui a pesé si lourdement et pèse encore sur la façon d’écrire l’histoire en Europe. Dans ses analyses, il ne manifeste ni complaisance « patriotique » ni volonté  de « repentance », deux attitudes déplacées pour l’historien. Par là, il se rapproche beaucoup de l’idéal d’objectivité si difficile à atteindre. Il serait urgent que l’histoire de l’Alsace, jusqu’ici engluée dans un « patriotisme » d’un autre âge, puisse faire l’objet d’un regard aussi serein et décapant que celui porté par GH Soutou sur la France de 1914-1920.

Laurent Diekirch