Par Bernard Wittmann

Un sursaut républicain ?

Le grand moment d’évocation des croyances laïques, égrainées sur un mode incantatoire, et de communion républicaine des foules massées sur les places du pays est passé : pleurs dans la rue, Marseillaises martiales chantées à tue-tête, fleurs données aux CRS, embrassades de policiers, drapeaux tricolores agités fiévreusement au-dessus des têtes, ont signé une sorte d’hystérie collective que la presse s’est empressée de qualifier hâtivement de « sursaut républicain ». On crut assister un temps au retour triomphal de l’union nationale autour de Charlie Hebdo devenu soudainement le dépositaire de toutes les valeurs républicaines. Journées de fièvre. Dans les écoles on imposa même la prière laïque, la minute de silence, à des bambins de 6 ou 7 ans, « Paris capitale mondiale de la liberté » décréta la presse française à l’issue de la manifestation du dimanche 11 janvier, « Nous sommes tous Charlie », « 66 millions de Charlie » pouvait-on lire dans les médias. Même Philippe Richert, pour ne pas être en reste, y alla de son couplet : « L’Alsace est Charlie », s’écria-t-il avec le pathos de circonstance à la tribune du Conseil régional.

De leur côté, les musulmans, volontiers amalgamés avec les islamistes, furent poussés à se repentir en bloc pour une faute non commise et contraints à des démonstrations d’attachement sans fin à la France. Le Rassemblement des Musulmans de France appela même les musulmans à prier pour la France tous les vendredis…. ce qui n’empêcha pourtant pas les actes islamophobes de se multiplier. L’islamophobie contribue d’ailleurs à renforcer la cohésion entre Musulmans.

Attisée avec cynisme et machiavélisme par les médias, l’émotion tripale avait fini par l’emporter sur la réflexion et l’intelligence. Et à force d’entendre en boucle que les marées humaines manifestaient pour la laïcité et la liberté d’expression, pourtant bien malmenée en France puisqu’elle n’arrive qu’au 39e rang[1] dans le monde juste après le Salvador et avant les îles Samoa, la tragédie humaine de cette terrible tuerie d’innocents s’est presque retrouvée reléguée au second plan.

La fièvre émotionnelle a fini par retomber

Après les manifestations d’écœurement contre ce massacre barbare, que le gouvernement sut très habilement instrumentaliser pour détourner un temps l’attention de sa faillite politique, du chômage ou de la pression fiscale, la fièvre émotionnelle a fini par retomber peu à peu. Dans ces grands moments d’émotion collective, le consensus est toujours éphémère. Les foules sont versatiles : « En février 1848, le peuple célébrait la République, en juin c’était la guerre civile », a tenu à rappeler l’historien Samuel Hayat dans Libération[2].

Après la griserie des « retrouvailles laïques et républicaines », les défilés bras dessus bras dessous, la déferlante des symboles républicains brandis frénétiquement et les surenchères des démagogues jacobins, petit à petit le « peuple français » revient à la sérénité. Beaucoup se réveillent à présent avec la gueule de bois des lendemains d’ivresse et les clivages reviennent.

A présent, les Français commencent à se rendre compte qu’en dépit de cet élan collectif, finalement rien n’a changé dans le fond : la crise est toujours là, le pays continue à se désintégrer, la fracture sociale demeure, le malaise du vivre ensemble perdure, les banlieues sont toujours en crise et les manifestations ont encore fragilisé les liens avec les musulmans, la vie démocratique reste déstructurée, la jeunesse vit toujours l’exclusion, et la rupture avec la classe politique du pays est bel et bien consommée. La lucidité revient, le cerveau prend progressivement le relais des tripes. La désillusion s’installe !

Un discours de guerre

Mais pendant tout ce temps, profitant du désarroi des Français et de la peur semée à la volée par les médias, le discours de guerre s’est installé : « L’Europe sur le pied de guerre », titraient les DNA[3] ; « Hollande place les Armées au cœur de la riposte », nous apprend le Figaro[4] ; « la France est confrontée à un défi par des ennemis de l’extérieur et des ennemis de l’intérieur », prévient le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve[5] qui lorgne déjà vers le Yémen, le Cameroun, la Libye ou le Sahel pour la prochaine guerre… au nom de la lutte contre le terrorisme et, bien sûr, des droits de l’homme.

De l’Irak à Charlie Hebdo, « c’est le même combat. La France est en guerre » a dit le chef de l’Etat. Pays de tradition belliciste, présent sur presque tous les champs d’opération de la planète, la France n’arrive pas à sortir de la spirale guerrière et à mettre un terme à une politique étrangère aux relents indéniablement islamophobes. Le traitement partial du drame palestinien, que dénonce régulièrement l’ancien président de Médecins sans Frontières Rony Brauman, n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres. Comme l’a relevé le philosophe Michel Onfray, ce sont les bombardements des pays musulmans, sous prétexte de lutte contre le terrorisme et de défense de la démocratie et des droits de l’homme, qui ont fini par créer le terrorisme.

Dans le Moyen-Orient règne à présent le chaos, un enchevêtrement de pays foutus et de peuples meurtris, humiliés, traumatisés qui alimentent sans cesse les flux de réfugiés à destination de l’Europe ! La Syrie, la Lybie, l’Irak ou l’Afghanistan étaient-ils venus nous agresser sur notre sol ? Et s’il s’agit vraiment de défendre la démocratie et les droits de l’homme, pourquoi la France n’est-elle pas encore intervenue en Corée du Nord, à Cuba, dans les monarchies du golf, qui pratiquent toutes la charia, ou encore en Chine qui enchaîne et opprime les Tibétains ? Plutôt que de recourir sans cesse à la guerre, qui n’a jamais rien réglé, ne vaudrait-il pas mieux privilégier l’aide au développement, l’arme diplomatique ou les sanctions économiques (sans excès) ? Après la tragédie du supermarché casher et le massacre de Charlie Hebdo, le moment n’est-il pas venu de se poser la question ?

Vers un Patriot Act à la française

Très vite, sur les propos guerriers développés avec force coups de menton sont venus se greffer les discours sécuritaires : l’ennemi est partout, à l’intérieur et à l’extérieur. Voilà l’arme fatale de tous les gouvernements pour créer l’union sacrée et susciter l’unanimisme politique. Aussi les Français ont-ils peur. Ils s’affolent, regardent les Musulmans en coin, ces derniers rasant les murs, et la vente d’anxiolytiques et de tranquillisants explose. Signe de la panique qui s’est emparée des masses, un sondage[6] a révélé que 76% d’entre eux étaient favorables à des mesures d’exception.

On sait pourtant ce qui se cache généralement derrière ces rhétoriques guerrières et sécuritaires destinées à conditionner les masses : une restriction des libertés ! Le Patriot Act à la française apparaît en filigrane dans les discours du gouvernement qui dit envisager de nouvelles mesures législatives : « A situation exceptionnelle doivent correspondre des mesures exceptionnelles » a prévenu Manuel Valls[7].   Et déjà on assiste à une surenchère de propositions visant à limiter les libertés… au nom de la liberté d’expression et de la liberté tout court : « Il faut restreindre les libertés, pour permettre plus de liberté », a déclaré Marielle de Sarneze sur une chaîne info. Comprenne qui voudra. La liberté sur internet est tout particulièrement dans le viseur des censeurs qui veulent partout renforcer l’arsenal répressif. Déjà les hébergeurs web peuvent bloquer des contenus avant même qu’un juge ne tranche, les conversations par skype peuvent être écoutées, les mails lus etc. ! Quelle sera la prochaine étape ? Jusqu’où reculeront nos libertés ?

Echec du modèle républicain du vivre ensemble

Avec le retour à la sérénité, il faudra bien que les Français se posent enfin la question sur le supposé « modèle républicain » du vivre ensemble qu’ils n’ont de cesse de célébrer mais qui les a conduit d’échec en échec. Les raisons de cette défaite sont multiples et les récriminations sont nombreuses. Ainsi, dans ce pays qui prétend briller par son égalitarisme absolu, on retrouve partout des rapports « dominant-dominé » générés par un système centralisé à l’extrême qui prend des aspects de colonialisme intérieur. Ce système maintien, par exemple, les régions dans une dépendance quasi coloniale allant jusqu’à les exclure du champ des consultations démocratiques, comme nous l’avons vu avec la fusion imposée de l’Alsace dans la méga-région ALCA. Celle-ci fut décidée par Paris par dessus la tête des Alsaciens en ignorant leur opposition et leurs protestations ainsi que celles de tous leurs élus.

Une autre raison de l’échec est aussi que ce modèle ne veut pas tenir compte du multiculturalisme qui existe de facto dans le pays mais dont les exigences ne sont pas prises en charge par la politique : « Nul droit individuel ni liberté individuelle d’accéder à sa culture ne sont reconnus au citoyen français, sur le mode où l’avaient été d’autres droits fondamentaux comme les libertés d’opinion, de croyance ou encore d’expression. La France demeure aujourd’hui un pays qui a, par exemple, pris la responsabilité de situer, à travers l’unicité linguistique, un marqueur d’identité culturelle sur un pied d’égalité avec les principes majeurs de la République que sont le gouvernement du peuple par le peuple, ainsi que la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » (…) Ce décalage entre le fait et le droit ne peut qu’apparaître profondément conflictogène », écrit Alain Renaut, professeur de philosophie politique à Paris-Sorbonne[8].

En clair, le français monopolistique et la culture unique imposés à tous au détriment des autres langues et cultures existant dans le « pays réel », favorise un sentiment d’injustice et de relégation culturelle qui conduit à une montée de la conflictualité. On retrouve là le rapport dominant-dominé. Cette situation qui touche tant les banlieues que les régions identitaires comme la Bretagne, la Corse ou l’Alsace, entraine des revendications de justice en termes de reconnaissance par des droits à la diversité.

Mais à Paris, les « princes » qui nous gouvernent restent sourds aux appels des « relégués » du système : « Dans l’état actuel d’une situation culturellement leucémisée (…) répondre par un énième credo républicain d’abstraction des différences serait irresponsable. Cette réponse, nous conduirait à ne pas entendre l’un des tous derniers signaux que nous auront expressément transmis ceux qui nous disent ne pouvoir continuer à refuser la violence, comme ils le font, si ce devait être encore et toujours au prix du consentement exigé à une autre violence qui est celle de l’effacement ou de l’abstraction de leurs différences », conclut Alain Renaut.

Evidemment, il reste aussi à revoir une laïcité doctrinale qui divise et stigmatise plus qu’elle n’apaise. Et vouloir, comme le souhaite le gouvernement, charger l’école de l’enseignement de la morale laïque et civique, et dans la foulée de la mystique républicaine, reviendrait à renouer avec l’intégrisme laïcard et républicain de la IIIe République et ses escadrons de « hussards noirs » dont la pédagogie n’était pas la qualité première.

Mais en attendant, le pays continue de se déchirer et de sombrer inexorablement… en entraînant l’Alsace dans son sillage.

Bernard Wittmann – Historien (19.1.2015)

[1] Classement 2014 de « Reporters sans Frontières ».

[2] Libération 17/18 janvier 2015.

[3] DNA 17.1.2015

[4] Le Figaro 15.1.2015

[5] Estrepublicain.fr 17.1.2015

[6] Sondage Odoxa du 17.1.2015 pour Le Parisien.

[7] In Figaro du 19.1.2015

[8] In Le Monde du 15.1.2015