Par Bernard Wittmann

° La fronde des maires alsaciens contre la fusion enfle

Ces derniers jours, des maires de Haute-Alsace sont venus se placer à la tête de la fronde contre la fusion de l’Alsace dans la méga-région ALCA. Ce fut d’abord le maire de Dannemarie / Dammerkirch, Paul Mumbach, qui, le 16 janvier dans un communiqué de presse (cf. www.forum-citoyens.fr) empreint de gravité, a appelé tant les élus alsaciens que les citoyens à la résistance et à l’action et demandé :

  • un report immédiat de la loi sur la réforme territoriale ;
  • l’ouverture de discussions sur le découpage territorial ;
  • l’ouverture immédiate d’une concertation la plus large sur les institutions.

Son communiqué se termine par un appel solennel à la désobéissance civile de toutes les Communes d’Alsace et un boycott des prochaines élections régionales.

 

Quelques jours plus tard, 7 autres maires et maires-adjoints du Sundgau lançaient une nouvelle action de protestation s’adressant uniquement aux maires et aux élus des collectivités territoriales d’Alsace. Ces élus sundgauviens affirment « s’opposer sans concession à la disparition de l’Alsace dans ses limites administratives » et demandent que les Alsaciens soient consultés par référendum sur l’avenir de leurs institutions régionales : « Nous portons dans cette protestation la parole de nos concitoyens qui demandent une Alsace forte, humaniste, responsable et solidaire ; une Alsace qui soit dotée, dans le cadre de la République Française et de l’Union Européenne, de compétences et de moyens financiers propres lui permettant d’assumer son ambition rhénane, de développer sa culture et un enseignement bilingue, de pérenniser son droit particulier  et  d’assurer son développement économique », écrivent-ils dans leur communiqué titré « Protestation des maires » (mail : protestation.alsace@gmail.com).

 

° La dernière fois, c’était il y a 62 ans !

Cette révolte des maires alsaciens est le signe d’un profond ras-le-bol du pays auquel le gouvernement ferait bien de prêter attention. La dernière fois que des maires alsaciens avaient pris la tête de la résistance alsacienne remonte à février 1953 à l’issue du procès de Bordeaux portant sur le drame d’Oradour-sur-Glane. Celui-ci s’était terminé le 12 février 1953 par une très sévère condamnation de 13 incorporés de force alsaciens dont une majorité n’avait pas tiré un coup de feu et était âgée, à l’époque des faits, de moins de 18 ans. Le procès avait montré que le drame de l’incorporation de force était ignoré en France. De sorte que les Alsaciens se trouvaient à nouveau livrés à la suspicion.

 

En Alsace, cette condamnation souleva aussitôt un tollé d’indignation et un sentiment général de profonde injustice : les Alsaciens ne réclamaient pas l’indulgence, mais tout simplement la justice ! Ainsi, quand le verdict fut connu, toute l’Alsace entra en effervescence. Un vent de révolte submergea le pays. Des affiches apparurent sur lesquelles on pouvait lire : « Nos compatriotes ont été condamnés ! Ils sont nos frères, nous ne les abandonnerons pas ! Ce ne sont pas eux les responsables », ou encore « Au lieu de nous accuser aujourd’hui, il aurait fallu nous défendre en 40 ».

L’Alsace est profondément écœurée et proteste de diverses manières. Dans tout le pays, les municipalités font sonner le glas, les commerçants ferment leur boutique, les anciens combattants renvoient leurs décorations militaires, les curés recommandent la prière à Dieu, députés et sénateurs dénoncent le « verdict honteux et déshonorant » et adjurent le gouvernement de prononcer immédiatement la suspension des peines. L’ADEIF du Haut-Rhin demande aux députés du département de surseoir immédiatement à leurs fonctions et aux maires de démissionner. Le 14 février 1953, les parlementaires alsaciens, réunis à l’hôtel de la préfecture à Strasbourg, menacent de pratiquer une opposition systématique au gouvernement. Des manifestations spontanées ont lieu dans tout le pays…

 

° Nos maires déjà en première ligne

Le mouvement de protestation enflait pour ainsi dire d’heure en heure. C’est alors au tour des maires d’entrer dans la bataille. Le 14 février, ceux de Haute-Alsace réunis à l’Hôtel de ville de Colmar décident du lancement d’une grève administrative pour toutes les communes du département à partir du 15 février 1953… avec pour conséquence la non-organisation des élections municipales à venir.

Le même jour dans l’après-midi, les maires de Basse-Alsace, réunis à l’Hôtel de ville de Strasbourg, votent une motion demandant au gouvernement de prendre ses responsabilités et invitant tous les maires et les élus locaux à une grande manifestation à Strasbourg pour le dimanche après-midi 15 février.

 

Aussi cette journée du 15 février 1953 fut-elle mémorable. L’ampleur du mouvement alla au-delà de toutes les espérances, le peuple alsacien était au rendez-vous. Des marées humaines envahirent les rues et places de toutes les grandes villes. A Strasbourg, tous les maires du Bas-Rhin, sans exception, se réunirent autour du monument aux morts, voilé de noir, pour une manifestation silencieuse. Il en fut de même dans le Haut-Rhin où les maires jouèrent, là encore, le premier rôle. L’Alsace était à nouveau au bord de la rupture avec la France et, de ci de là, l’on reparlait à nouveau d’autonomie.

 

° Les Alsaciens gagneront le bras de fer contre Paris

Finalement, le 18 février, pour désamorcer la situation de révolte de plus en plus préoccupante en Alsace, le Parlement, après un appel solennel à l’union nationale du président du Conseil, vota une loi d’amnistie en faveur des condamnés alsaciens qui seront libérés quelques jours plus tard en toute discrétion. Preuve que la France peut parfois trouver la juste voie pour apaiser les esprits en Alsace… quitte à faire une entorse aux textes.

 

Il ne reste plus qu’à espérer que la mobilisation présente de nos maires, si elle continue et s’amplifie, conduise également Paris à trouver une issue démocratique à cette fusion honnie des Alsaciens qui pourrait être l’organisation d’un référendum leur permettant de se prononcer sur l’avenir de leurs institutions régionales.

 

Bernard Wittmann – Historien (24.1.2015)