Nombreux sont les Alsaciens qui pestent quotidiennement contre les camions sur nos routes : ils puent, ils sont lents, ils provoquent des bouchons en se dépassant comme des escargots, et pour couronner le tout, ils polluent nos bronches.

 

Après la création de la LKW-Maut (la taxe poids lourds pour toute l’Allemagne), à partir de 2005, l’Alsace a subi une augmentation temporaire de son trafic de camions. Très vite, des voix se sont fait entendre pour créer une taxe équivalente entre Vosges et Rhin. La France étant ce qu’elle est, une telle décision ne pouvait être prise que par Paris, et bien entendu rien ne se passa.

 

Puis vint l’écotaxe. Là encore, la tradition démocratique française s’est montrée dans toute sa splendeur. Concertation et débats contradictoires, menés royalement par Paris comme d’habitude, ont débouché sur la révolte des Bonnets rouges. Construction de portiques, démontage de portiques, 800 millions d’euros pour des quetsches (rassurez-vous, c’est nous tous qui payons). Bref, le projet est enterré, et le gouvernement se donne jusqu’au mois de juin pour décider à quelle sauce il va nous faire payer la manne perdue (augmentation du diesel ou vignette).

 

Alors, finie l’écotaxe ? Pas tout à fait. Le 26 avril, Eric Straumann, nouveau président du département du Haut-Rhin demande au Président de la république de laisser les portiques alsaciens en place pour une éventuelle expérimentation… (cliquer ici)

 

A priori, nous sommes tous d’accord : tout ce qui peut faire diminuer le nombre de camions sur nos routes est bon à prendre. S’il faut en passer par des taxes, allons-y ! Sus aux routiers camarades ! Sauf que la réalité est loin d’être aussi simple, et ici comme en toutes choses, il est important d’entendre les avis de chacun, principe capital que nos politiques négligent de plus en plus.

 

Ce lundi 4 mai 2015, en désespoir de cause, Brigitte Kempf, PDG des Transports Kempf à Scherwiller a invité trois des principaux responsables d’Unser Land : la présidente Andrée Munchenbach, le vice-président Jérôme Goepfert et le directeur de campagne Vincent Darroman, ainsi que Martine Bensa, Secrétaire générale de l’Union Régionale du Transport d’Alsace (URTA) pour une mise au point. Les éléments qui suivent sont le fruit de cette rencontre, je les soumets à votre réflexion.

 

Quelques faits et chiffres :

 

La LKW-Maut a été le fruit de longues concertations en Allemagne et sa charge a été répartie équitablement en trois tiers entre :

1- les chargeurs (donc les industriels qui produisent le bien à transporter),

2- les transporteurs

3- les consommateurs.

 

Toutes catégories confondues, le transport en Alsace représente un peu moins de 20 000 salariés.

 

Dans cette branche, les marges bénéficiaires sont extrêmement faibles, de l’ordre d’un peu plus de 1%, autant dire que les transporteurs n’ont quasiment pas de marge de manœuvre.

 

Deux tiers des camions que nous voyons sur nos routes font des déplacements de moins de 150 km, si, si, si ! même ceux qui ont des plaques étrangères !

 

Il faut savoir qu’actuellement, le transport subit de plein fouet le manque d’harmonisation européenne, autrement dit : le syndrome du plombier polonais. 500 emplois perdus en 2012 en Alsace !

 

Là où un routier bien de chez nous gagne 2 000 euros net par mois, son collègue de l’Est, au volant d’un tracteur de l’Est, tirant une remorque de l’Est, en gagne 800 avec des charges ridicules. On le fait venir de chez lui en minibus puis il reste quatre mois en France, loin de sa famille, pour faire des déplacements à l’intérieur du pays ! Le terme d’esclavage est revenu à deux reprises au cours de cet entretien…

 

Les petites entreprises de transport alsaciennes n’ont que marginalement accès à l’international. Leur chiffre se fait sur des produits locaux, transportés dans la région pour les consommateurs que nous sommes. L’international est aux mains de géants aux reins beaucoup plus solides et pour qui l’écart que représente la taxe ne fait plus la différence (puisque ce sont eux qui exploitent emploient les fameux esclaves Polonais).

 

En outre, le projet d’écotaxe, tel qu’il a été présenté par le gouvernement, est inférieur à la LKW-Maut allemande. Son application ne ferait donc pas diminuer le transit par l’Alsace.

 

L’épée de Damoclès

Depuis 2005, les professionnels régionaux mettent en garde contre la mise en place d’une taxe supplémentaire sur une branche fragile et soumise à une concurrence européenne déloyale. Mais visiblement, ni nos politiques, ni nos mainstreams locaux, ni bien sûr les préfets ne veulent entendre raison. L’« Alsace veut l’écotaxe » est une phrase que l’on peut régulièrement entendre ou lire.

 

Et la récente demande d’Eric Straumann le confirme. Les entreprises alsaciennes soulagées par l’abandon de l’écotaxe voient resurgir son spectre. Perspective peu rassurante, quand on sait que cette taxe provoquerait une augmentation des tarifs de 10% ! Quel client l’accepterait ? Quelle petite entreprise serait en mesure d’encaisser une telle augmentation ?

 

Ici, il faut saluer la démarche d’Unser Land qui :

– ne compte aucun politicien professionnel dans ses rangs,

– ne reçoit aucune consigne de Paris,

– n’étant ni de droite ni de gauche, va à la rencontre des principaux concernés pour se faire sa propre idée loin de tout dogmatisme.

Mais comme trop peu d’Alsaciens votent Unser Land, ce parti qui se bat pour notre région n’a pas encore voix au chapitre (ceci est une invitation à la réflexion pour les prochaines échéances électorales…).

 

 

Quelles seront les conséquences si demain les départements ou l’Aarchlor à Riri nous imposent malgré tout l’écotaxe ?

 

– elle ne diminuera en aucun cas le nombre de camions sur nos routes (parce que la quantité de marchandises à transporter restera la même).

– elle se répercutera automatiquement sur les petites entreprises alsaciennes (déjà fragiles) et sur nous, les consommateurs (déjà salement imposés et taxés).

– elle provoquera des faillites de transporteurs alsaciens et les licenciements qui vont avec.

– en revanche, elle augmentera le nombre d’esclaves sur nos routes en remplacement de nos chauffeurs alsaciens qui auront perdu leur boulot.

 

Sur ce sujet, nous faisons face à un fait de société.

Le transport nous concerne tous, nous sommes tous assis devant nos ordinateurs, nous cliquons sur nos achats, et nous voulons la came en 24h à nos portes. C’est ce que nous faisons tous, non seulement en Alsace, mais aussi en Europe et dans le monde… Et l’invasion des camions est une conséquence logique de ce comportement.

Je n’ai certainement pas la prétention d’apporter la solution à ce dossier très complexe. Mais je crois qu’ici, une fois de plus, le manque de consultation et de dialogue conduit aux mêmes tragiques erreurs. Quand serons-nous enfin des démocrates ?

Joseph Schmittbiel

 

Illustration :

De gauche à droite : Brigitte Kempf, PDG des Transports Kempf, Martine Bensa, Secrétaire générale de l’Union Régionale du Transport d’Alsace (URTA), Jérôme Goepfert, vice-président  d’Unser Land.

 

Pour info :

Rapport 2013 de l’Observatoire Prospectif des métiers et des qualifications dans les transports et la logistique (cliquer ici)