Le combat autonomiste alsacien est un combat pour la liberté, il n’a pas pour objectif de causer du tort à la France, ni à aucun autre pays d’ailleurs, et il est encore moins hostile aux Français.

Certains citoyens de France l’ont parfaitement compris, en voici un témoignage émouvant :

 

 

Je suis du pays de France, du cœur de la France, car mes ancêtres sont descendus du pays où naquit autrefois le grand chef gaulois, Vercingétorix. Près des sources de la Loire – fleuve français, s’il en est – plusieurs villages portant le nom de Vazeilles, ont donné leur nom à mes aïeux lointains.

 

Le chef arverne eut un mot, qu’on peut lire sur le monument élevé à sa gloire, à Clermont-Ferrand : « J’ai pris les armes, dit-il, pour la liberté de tous. » Fidèle à ce mot d’ordre antique, je viens à vos côtés, Alsaciens, pour défendre la liberté de tous, pour défendre votre liberté !

 

Ne vous troublez pas sous la mitraille des injures. Hier, un soudard allemand vous traite de « voyous » ; aujourd’hui un journaliste français vous traite de «moisissure ». Ne bronchez pas, Alsaciens !

 

Récemment un savant affirma que la vie est née d’une moisissure : je ne sais, mais si cela est vrai, de la prétendue moisissure alsacienne naîtra quelque chose de grand, la vie de l’Europe, de la grande Europe.

 

Alsaciens, restez inébranlablement attachés à l’amour de votre Heimat, de votre Alsace !

 

Laissez les mauvais bergers de France, (où l’ont-ils conduite, cette pauvre France !) à leur bourrage de crâne.

 

« La République une et indivisible ! » c’est le chapeau de Gessler, que Guillaume Tell refusa de saluer, et d’où est née la libre Suisse ! C’est en effet une formule impérialiste, vide de sens, que répètent les perroquets parleurs, au brillant plumage, sans la comprendre.

 

La vie, toute la vie est faite conjointement d’unité et de diversité. La terre, une en son centre, est diverse, multiple, combien variée, en l’épanouissement de ses rayons. La blanche lumière du jour, elle-même, qui met la joie au cœur de l’homme est faite des multiples et distinctes couleurs du prisme, de l’arc en ciel.

 

Une République indivisible est vouée à la mort, à l’irrémédiable décadence. Alsaciens autonomistes, c’est la vie que vous offrez à mon pays, en réclamant votre autonomie dans le cadre de la France républicaine. Insensés les mauvais bergers qui ne le voient pas, et qui tentent de décréter l’amour de la République indivisible. L’amour ne se commande pas : il naît ou il ne naît pas, des circonstances de la vie, et les gendarmes n’y peuvent rien, si ce n’est pour le faire fuir.

 

Ce fut un sort tragique que celui de l’Alsace, tiraillée, écartelée, entre deux ambitions rivales. L’un veut lui imposer la cocarde allemande, l’autre la cocarde française. Querelle à perpétuité, suivant les vicissitudes de la roue de la fortune !

 

L’âme alsacienne, entre ces deux prétentions s’est regimbée. Pourquoi, s’est-elle dit, ne serais-je pas moi-même, simplement alsacienne ?

 

Mon pays, ma Heimat, est assez beau pour constituer une petite, mais douce patrie. Et ses fils ont de la liberté, ils sont laborieux et industrieux, ce sont des hommes. Les mauvais bergers de France peuvent ne pas me comprendre, rêver de me conduire comme un vil troupeau. Mais la France elle-même, le peuple français peut et doit me comprendre. N’est-ce pas lui qui a proclamé la liberté des peuples ? Les droits de l’homme et du citoyen ? N’a-t-il pas mis la liberté au premier rang de sa devise flamboyante ? Et quand la bataille faisait rage, pour décider le petit soldat au sacrifice de sa vie, la France ne lui disait-elle pas à l’oreille : Consens à mourir pour la liberté des peuples ! Au nom de ce principe, on fait un immense holocauste : quinze millions d’être humains ont péri, des milliers de cités ont été détruites. N’était-ce qu’hypocrisie et bourrage de crânes ? Hélas !!!

 

Vouloir se gouverner soi-même, et n’être pas esclave, n’est-ce pas un signe de grandeur de la part de l’âme humaine ? L’Alsace réclame ce droit humain. Tout le monde devrait mettre chapeau bas.

 

Alsaciens, on vous dit entêtés, « têtes carrées ». Est-ce un défaut ? Moi, je vous admire, et je vous crie : « Restez droits et fermes ! sans tumulte et sans broncher, restez Alsaciens ! Ne courbez pas la tête devant le nouveau chapeau de Gessler qu’on vous présente. Entêtés ? on le trouvait bon hier, pourquoi serait-ce mauvais aujourd’hui ? »

 

La France meurt de l’uniformité qu’on lui impose, fausse et néfaste unité ! Sauvez la malgré elle ! La vraie moisissure, non pas celle qui conduit à la vie, mais qui naît du ralentissement de la vitalité, n’est pas chez vous, chez les Alsaciens autonomistes, mais chez le peuple qui supporte des maîtres qui le conduisent à l’abîme. Oui ! la voilà, la moisissure mauvaise, engendrée par la centralisation niveleuse : elle siège en haut lieu, dans la poussière des bureaux ; elle attend et réclame le coup de balai, qui fera de la France une maison propre et prospère.

 

Peuple Alsacien, une grande destinée t’attend. L’Alsace est au cœur de l’Europe. Pomme de discorde entre l’Allemagne et la France, elle peut devenir entre ces deux sœurs ennemies, le trait d’union qui rapproche et réconcilie. Participant de l’une et de l’autre, elle fera la paix de l’Europe.

 

Son autonomie est l’embryon nécessaire, autour duquel se grouperont les États-Unis d’Europe, merveilleuse couronne de petits états, petits par le territoire, mais grands par leur labeur, comme on en voit déjà, de-ci, de-là, devant nous. Petites nations, véritables Cendrillons, modestes, appelées à devenir princesses, n’en déplaisent aux grands fauves, qui ne voient dans les petits peuples que des aliments à leur gloutonnerie.

 

Alsace autonome, tu seras, dans l’Europe nouvelle, le cristal autour duquel se cristallisera la masse saline, en magnifiques cristaux.

 

Strasbourg, la noble cité, avec la flèche de sa cathédrale, dressée comme un doigt levé vers le ciel, pour affirmer son serment, deviendra la capitale de l’humanité européenne, de l’humanité qui ne se lasse pas d’engendrer les œuvres de civilisations.

 

Dans le pays d’où partirent mes lointains aïeux, aux sources de la Loire, les femmes, les jours de fête, portent une coiffe analogue à l’alsacienne, avec deux larges rubans de soie : ceux-ci sont seulement appliqués et fixés sur les côtés de la tête. La coiffe de l’alsacienne s’est émancipée, ses larges rubans flottent au vent, comme les ailes d’un ange. Elle sera en effet, l’Alsacienne, l’ange de la Paix, pour l’Europe et le monde.

 

La légende parle d’un trésor enfoui, caché, au fond du lit du Rhin. Il est réel, l’or du Rhin, mais ce n’est pas un trésor matériel, c’est la Paix du monde ! De cette paix, tu seras l’artisan glorieux, peuple alsacien, si tu te tiens inébranlable, invincible, dans ta volonté d’émancipation.

 

Dans le cadre de la France d’abord, pour son salut, mais surtout, et par-dessus tout, dans le cadre de l’Europe réconciliée et unie.

 

« J’ai pris les armes pour la liberté de tous. » Pour le bien de tous, j’ai pris les armes de la Raison, qui ne versent pas une goutte de cette liqueur divine qu’est le sang humain ; qui ne font ni vainqueur, ni vaincu, mais de tous les hommes des frères.

 

L’Alsace autonome, avec son Heimatbund, fera partie de ce miracle : les mères d’Allemagne et de France pourront, tranquilles, se pencher sur les berceaux où l’enfant sourit à la vie.

 

Les jeunes filles de France et d’Allemagne pourront, sans inquiétude, offrir à leurs fiancés la lumière, la fleur vivante de leur regard, pendant que les hommes forgeront sur l’enclume.

 

Voilà l’Avenir, die Zukunft !

 

Pour terminer, je rappelle les vers du grand poète Schiller, le chantre de la Liberté :

 

Duldet mutig, Millionen,

Duldet für die bess’re Welt !

Droben überm Sternenzelt

Wird ein großer Gott belohnen.

 

Unser Schuldbuch sei vernichtet,

Ausgesöhnt die ganze Welt,

Brüder ! überm Sternenzelt

Richtet Gott, wie wir gerichtet.

 

 

Albert Vazeille, (1859-1934)

Député du Loiret, 1898-1914, groupe radical socialiste

Défenseur de Dreyfus durant l’affaire du même nom.

 

Ce texte est extrait du journal « Die Zukunft » du 31 juillet 1926