Par Bernard Wittmann

La France n’a jamais rien compris à l’Alsace, ni à la revendication particulariste alsacienne et encore moins à l’autonomisme alsacien, c’est un fait, l’histoire en porte témoignage !

C’est que l’idéologie moniste héritée des révolutionnaires jacobins, véritable pathologie politique française, avec sa conception abstraite de la nation vue comme un bloc monolithique, empêche le pays de penser de manière plurielle  et donc de prendre en compte les réalités régionales : « Il faut ériger la nation en une puissance compacte et indécomposable », clamait l’abbé Sieyès[1] dès 1789.

Cette conception de l’Etat impliquait la destruction des peuples allogènes et des identités régionales au profit d’une construction nationale centralisée qui, par la suite, sera instrumentalisée au bénéfice de l’ethnie dominante. La France sera « une et indivisible » ou ne sera pas… et foin de l’hétérogénéité de la population et des territoires !

On s’appliqua ainsi à phagocyter les régions et à détruire impitoyablement les cultures singulières du pays pour construire l’Etat-nation auquel on vouera un véritable culte : « La France s’est construite sur la destruction de cinq cultures : les cultures bretonne, occitane, alsacienne, corse, flamande … La France est une création militaire, faite de nations non homogènes », a reconnu l’ancien premier ministre de Mitterrand, Michel Rocard[2].

Quant aux peuples historiques, ils seront simplement niés dans leurs droits, leur histoire et leur existence : « Il n’y a pas de peuple alsacien, il n’y a qu’un seul peuple français », dira Manuel Valls, digne héritier de Robespierre, le 14 octobre 2014 à la tribune de l’Assemblée. Affligeante ignorance de l’histoire alsacienne ! En effet, le duché d’Alsace (630-740)[3], Etat quasi souverain et socle sur lequel s’est construit le peuple alsacien, a été fondé cinq siècles avant même que n’apparaisse le nom de « France » ! C’est vers 642 qu’apparut, dans une chronique relatant les évènements des années 610, les termes d’Alsaciones (Alsaciens) pour désigner les habitants de la région entre Rhin et Vosges et d’Alsacius (Alsace) pour le pays lui-même. Alors que le nom de « France » ne fut employé de façon officielle qu’au XIIe siècle sous le roi Philippe Auguste (rex Franciae). L’existence du peuple alsacien, dans son berceau historique avec des limites territoriales clairement identifié entre Vosges et Rhin, est donc de très loin antérieur au peuple français.

 

Les régions perçues comme une menace, un obstacle à l’unicité

Aussi les revendications particularistes, quelles qu’elles soient, furent-elles toujours perçues à Paris, centre de commandement et d’impulsion unique, comme autant de facteurs de dislocation du pays. Considérées comme un obstacle majeur à la réalisation de l’union, les régions seront invariablement pointées comme des ennemies à neutraliser.

Ainsi nos Heimatrechtler de l’entre-deux guerres furent-ils voués aux gémonies pour crime de lèse « une et indivisible ». Le gouvernement cherchait alors à assimiler l’autonomisme à un acte de sédition, derrière lequel il voulait voir la main de l’Allemagne, ce qui lui permettra ensuite de le réprimer en l’assimilant à la trahison : « Un parti réclamant l’autonomie est le parti des Boches »[4], éructa l’abbé ultra-nationaliste Emile Wetterlé le 8.8.1919 à Colmar face à l’abbé Fashauer qui plaidait pour une orientation autonomiste du programme de l’UPR.

On accabla donc de tous les maux les autonomistes alsaciens en les traitant d’irrédentistes, d’anti-nationaux, de francophobes etc… Leur loyalisme fut régulièrement mis en cause et on les persécuta sans relâche. L’écrivain Pierre Fervacque[5] les traitera même de « moisissure » et qualifiera l’autonomisme de « maladie ».

 

Autonomisme et régionalisme

La crainte quasi hystérique des jacobins d’une quelconque atteinte au dogme sacro-saint de l’unité et de l’indivisibilité du pays a fait que l’autonomisme, qu’il soit breton, corse ou alsacien, a toujours éveillé une peur panique à Paris, voire souvent de la haine.

Mais pour l’Alsace, cette aversion se trouve encore amplifiée par le fond germanophobe du pays resté très prégnant, comme en témoigne le dernier ouvrage de Jean-Luc Mélanchon, « Le hareng de Bismarck – Le poison allemand », véritable bréviaire des préjugés les plus nauséeux de l’antibochisme[6]. C’est que la germanophobie continue de gangréner de nombreux esprits français… et les Alsaciens les premiers en font les frais ! L’histoire de l’Alsace est d’ailleurs peu connue des Français dont beaucoup continuent de penser que la langue allemande des Alsaciens est un héritage du Reichsland.

 

Cependant, si l’autonomisme s’attire systématiquement les foudres à Paris, il en va différemment du régionalisme qui bénéficie d’une certaine mansuétude. Dans son approche la plus large, la frontière entre les deux est pourtant assez ténue. Dans l’entre-deux guerres, les centristes catholiques de l’UPR, alors le plus grand parti d’Alsace, naviguaient sans cesse entre autonomisme et régionalisme.

En effet, régionalistes et autonomistes veulent tous les deux valoriser et défendre les particularités et l’identité des régions. Tous deux réclament la reconnaissance politique de leur existence au sein de l’Etat, tout en acceptant la tutelle constitutionnelle du pouvoir central. Les deux adhèrent au principe de subsidiarité.

 

La seule différence vient du degré d’autogestion revendiqué par les uns et les autres. Les premiers se contentent généralement d’une autonomie administrative dans le cadre d’une décentralisation. Tandis que les autonomistes veulent une autonomie administrative et législative permettant à leur région, dotée d’un parlement et d’un exécutif, de s’administrer librement… mais sans pour autant remettre en cause les droits régaliens impartis à l’Etat : Défense, Affaires étrangères, Justice, Intérieur, Finances.

 

Rôle que les autonomistes attribuent à l’Etat

Face à l’Etat, les autonomistes font toujours preuve d’une certaine méfiance. Pour eux, sa mission est avant tout d’assurer l’épanouissement des libertés individuelles et collectives et un juste partage de la richesse et du pouvoir non seulement politique mais aussi économique, ce qui les situe dans le camp « progressiste ».

Si l’Etat, dont le rôle est essentiellement la protection des masses, prétend se poser comme une fin en soi, un but ultime comme pour les jacobins, il perd toute justification.

L’autonomisme, s’il préconise des structures à échelle humaine, conduit aussi à la conception d’un monde ouvert, opposé aux égoïsmes nationalistes, où l’interdépendance des économies serait un facteur de paix.

 

L’affectif des autonomistes va d’abord à leur Heimet

Mais ce qui caractérise avant tout les autonomistes alsaciens, et qui horripile tant les jacobins de Paris, c’est que leur affectif va d’abord à leur Heimet, terme intraduisible en français. Il s’agit là d’un ressenti partagé. L’amour qu’ils portent à l’Alsace, qu’ils considèrent comme leur véritable patrie, vient en premier lieu avant tout autre : « L’Alsace avant tout et non la France avant tout », avait lancé en mai 1919 l’abbé Xavier Haegy au Dr Pfleger qui, lors de l’élaboration du programme de l’UPR, voulait privilégier la dimension nationale[7].

Evidemment, ce positionnement est intolérable aux jacobins français qui vouent un véritable culte à l’Etat-nation, qu’ils placent au-dessus de tout, et dont l’aboutissement logique est le chauvinisme. Pour eux, l’amour porté à la France doit être exclusif et ne peut supporter aucune « concurrence » affective ! Il est classé au rang des « devoirs » du citoyen et doit s’exprimer de préférence de façon ostentatoire pour lever le moindre doute sur sa pureté : « La France on l’aime ou on la quitte », disent de concert Nicolas Sarkozy[8] et Philippe de Villiers… qui tous deux ont repris ce slogan du FN. En somme un amour obligatoire… rien que ça ! Mais ceux qui disent tant l’aimer, représentent-ils vraiment la France ???

 

Il ne suffit donc pas aux autonomistes de se comporter en citoyens loyaux et de faire allégeance à l’Etat, non ! En plus, on exige d’eux qu’ils fassent l’impasse sur un sentiment intérieur profond, un ressenti irrépressible, celui de l’appartenance à un peuple, une culture et une terre.

Or, si l’amour patriotique est présenté comme une vertu et vivement encouragé dès lors qu’il s’agit de la France, il est pourtant dénié aux autonomistes et présenté comme un repli identitaire nauséabond quand il se rapporte à leur patrie alsacienne : « Nous laissons beaucoup trop les Alsaciens « cuire dans leur jus », nous les abandonnons trop à l’horizon confiné de ce couloir d’entre Vosges et Rhin où la fermentation d’un particularisme fanatique finit par exhaler une agressive odeur de renfermé », écrivait le journaliste du Temps Ludovic Naudeau[9].

 

Ainsi, en 1919 quand les Alsaciens sortis du Reichsland, où ils jouissaient d’un statut d’autonomie, voulaient continuer à arborer leur rot un wiss, les Français leurs répondront que dans le cœur d’un « vrai Français », il ne pouvait y avoir de place pour deux drapeaux, le tricolore ne supportant aucune concurrence !

Et, en avril 1927, lors du procès en diffamation intenté par l’abbé Haegy au journaliste nationaliste et autonomistophobe Edouard Helsey qui avait qualifié les leaders autonomistes (Haegy, Ricklin, Keppi et Brogly) de « bande de fous et de criminels », les débats dérapèrent et le tribunal se focalisa uniquement sur la question de savoir « si l’abbé Haegy aimait vraiment la France » ! Helsey n’ayant pu apporter la preuve de ses accusations et le tribunal ne voulant condamner un patriote, pour trouver une issue, on supplia Haegy de s’écrier « Vive la France ! » (Voir la caricature de Breger ci-dessus). Et l’abbé n’eut d’autre choix que de s’exécuter.

Et rappelons-nous toutes ces générations d’écoliers africains ou cochinchinois de l’ancien empire colonial français qu’on obligeait régulièrement à déclamer leur amour de la France, la puissance coloniale, et à agiter de petits drapeaux tricolores au passage du moindre petit administrateur colonial en tournée !

 

Avouons qu’il faut tout de même une certaine dose de culot pour exiger d’un peuple soumis, asservi, bafoué dans ses droits élémentaires, son existence et sa langue, non seulement d’accepter avec résignation et sans moufter son sort mais, en plus, d’aimer l’Etat qui le piétine et le dépouille de ses droits, notamment celui à la différence ! C’est le forcer au masochisme !

 

Et pourquoi pas un divorce à l’amiable ?

Oui, les autonomistes se battent pour la démocratie, l’émancipation et la dignité de l’Alsace ! Oui, leur affectif va d’abord à l’Alsace : « Nous ne voulons pas être des valets, à toi seule, notre patrie, appartient notre cœur », dit le refrain du chant des autonomistes (1927) !

On comprendra donc d’autant mieux leur réaction de colère et d’indignation lorsque fut votée la loi sur la réforme territoriale rayant l’Alsace de la carte des régions de France. Pour eux, qui se considèrent comme les gardiens du temple de l’identité alsacienne, cette fusion-dilution imposée fut ressentie comme une spoliation. Voir disparaître l’Alsace de la carte des régions fut un déchirement, un choc psychologique, un effondrement. On venait de leur ravir leur pays, leur vraie patrie : quinze siècles d’histoire passés à la trappe ! D’ailleurs, la façon totalement antidémocratique dont la fusion fut décidée, sans aucune consultation des Alsaciens et en dépit de l’opposition de tous leurs parlementaires et des trois assemblées alsaciennes, éclaire bien la nature despotique du système de gouvernance français. Certains n’hésitèrent pas à parler d’« annexion », suscitant immédiatement l’ire de la termitière jacobine. Et pourtant, quand une contrée est intégrée à un territoire plus vaste contre la volonté de sa population, qui, minoritaire, s’y retrouvera soumise à la loi du plus grand nombre, il n’est pas exagéré de parler d’annexion !

 

Mais que les princes de Paris qui nous gouvernent avec tant d’arrogance et de morgue se le disent : jamais les autonomistes ne se résoudront à la disparition de l’Alsace ! Ils ont joué avec des sentiments profonds et blessé durablement la dignité des Alsaciens. Depuis les grandes manifestations de protestation, la pétition « Alsace retrouve ta voix » qui a recueilli 115 000 signatures (en six semaines !) et le score à deux chiffres des candidats autonomistes d’Unser Land aux dernières départementales, le bras de fer semble engagé. Déjà sur les réseaux sociaux les discours se radicalisent montrant l’ampleur du ressentiment. En tout cas, une chose est certaine, les autonomistes ne tendront pas l’autre joue. L’ont-ils seulement compris à Paris ?

Le mépris avec lequel ils ont une nouvelle fois traité l’Alsace en lui refusant un droit démocratique, celui de se prononcer sur son sort, conduira inévitablement à une rupture. Il y aura un avant et un après fusion. D’ailleurs, depuis la fin de l’année 2014, l’image de la France s’est considérablement dégradée en Alsace. En effet, comment peut-on encore « aimer » un pays qui vous méprise à ce point et fait si peu de cas de votre dignité ? Impossible !

Aussi ne faut-il pas s’étonner d’une réflexion induite par la rancœur qui est en train de gagner bien des esprits en Alsace : puisque la France ne supporte pas la « germanitude » alsacienne, incompatible avec son dogme, et ne rêve que d’en finir avec le particularisme alsacien, le plus raisonnable ne serait-il pas d’envisager un divorce à l’amiable ?

 

Bernard Wittmann

12.5.2015

Illustration : Caricature de Breger dit Tel parue dans le Haegywerk, « Das Elsass von 1870 bis 1932 » Légende : Henri Robert s’adressant à l’abbé Haegy : « Je vous en supplie, criez spontanément : Vive la France ! »

 

[1] Discours de Sieyès sur le veto royal du 7.9.1789.

[2] Michel ROCARD, confidence révélée par WIKILEAKS, faite en 2005 à l’ambassadeur des Etats-Unis en France, M. Craig STAPLETON.

[3] Le duché a conduit à la constitution d’une individualité historique et politique et à la naissance d’un peuple original avec une langue, des mœurs, une juridiction, un habitus et une religion communes.

[4] B. Wittmann, Jean Keppi (1888-1967), éd. Yoran Embanner, 2014, p.50.

[5] P. Fervacque, L’Alsace minée, 1929. Le député Albert Vazeille évoque cette insulte dans son texte : https://hewwemi.net/albert-vazeille-terre-alsace/

[6] Pour J.-L. Mélanchon, les Allemands sont : sales, feignants, dominateurs, égoïstes, roublards, bellicistes, pas écologistes, cruels avec les animaux (référence aux fermes des « mille vaches ») etc. Pour lui, l’industrie allemande porte une lourde responsabilité dans la pollution de Paris.

[7] B. Wittmann, Jean Keppi (1888-1967), éd. Yoran Embanner, 2014, p.50.

[8] Le 23.4.2006 devant les nouveaux adhérents de l’UMP.

[9] Ludovic Naudeau La France se regarde : Le problème de la natalité, Librairie Hachette, Paris, 1931)