Winzenheim et le procès du complot des autonomistes en 1928 : un document qui nous raconte l’histoire !

Winzenheim et le procès du complot des autonomistes en 1928 : un document qui nous raconte l’histoire !

Je remercie ici une fois de plus la famille de Marcel Stürmel qui a mis de précieux documents à ma disposition. Je fais de mon mieux pour les rendre publics le plus rapidement possible.

 

Le présent article est consacré à une double feuille Din A4 (voir illustrations) malheureusement isolée. Il s’agit de la liste des donateurs de Winzenheim (aujourd’hui Wintzenheim) en Haute Alsace, en soutien aux victimes du procès des autonomistes de 1928 !

 

J’invite celles et ceux qui désirent savoir en deux minutes de quoi il retourne dans ce procès à regarder cette vidéo (cliquer ici) entre 6’58 et 8’40.

 

Nous sommes donc en août 1928. Le procès des autonomistes s’est déroulé à Colmar entre le 1er et le 24 mai de la même année. La justice est bafouée, les Alsaciens le savent bien, et pour soutenir les condamnés, les autonomistes lancent des listes de soutien. Dans combien de villes et de villages d’Alsace ? Et lesquels ? Je n’ai pas les moyens de le savoir pour le moment, cette liste-ci ne concerne que Winzenheim.

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Quelques chiffres pour comprendre ce document :

 

Le »Verzeichnis der Gemeinden und Kreise im Elsaß« publié en 1944 par la Straßburger Druckerei und Verlagsanstallt cite un recensement du 8 mars 1936 selon lequel la commune de Winzenheim compte à cette date 888 foyers pour 2984 habitants.

 

Dans « L’ouvrier alsacien et l’expérience du Front populaire » de André Braun publié en 1938 par l’Institut Scientifique de Recherches Economiques et Sociales, je tire les chiffres suivants :

 

Le salaire (horaire) minima stipulé dans les marchés passés au nom de l’Etat, des départements, des communes et des établissement de bienfaisance s’échelonne, au 15 juillet 1929 pour un manœuvre ordinaire ou un charretier, et selon le lieu à l’intérieur du département, entre 3,20 et 3,75 francs (p. 18).

 

Voici les prix de vente au détail de certaines denrées alimentaires établis par la coopérative de consommation de Strasbourg au mois de juillet 1929 (p. 49) :

 

Trois livres de pain blanc : 3,10 francs

Un kilo de farine : 3,50 francs

Un œuf : 0,70 francs

Un kilo de pommes de terres : 0,50 francs

Un kilo de nouilles aux œufs : 7 francs

Un litre de vin blanc : 2,90 francs

Un litre de bière en bouteille : 1,20 francs

 

Les donateurs de Winzenheim :

 

La liste est ouverte le 1er juillet 1928 et clôturée le 17 août 1928, dans cette période, 73 donateurs se manifestent, ce qui représente 2,4 % de la population, et en admettant qu’il y ait un seul donateur par foyer cela représenterait un peu plus de 8 % des foyers (corrigez-moi si je me plante, je suis nul en maths).

 

L’immense majorité des dons s’élève à 5, 10 ou 20 francs.

Un don de 200 francs, un autre de 50 francs, une quête datée du 27 août rassemble 78 francs. Au total, Winzenheim réunit 1 035 francs pour les condamnés du »Komplottprozess«.

 

Les donateurs ont un point commun : ils donnent TOUS sous couvert de l’anonymat, pas fous ! Deux ans auparavant, les signataires du Manifeste du Heimatbund ont eu les pires ennuis. Les fonctionnaires parmi eux ont purement et simplement été virés de leurs postes. Soutenir ouvertement les autonomistes est très risqué en ce temps-là, vive la démocratie française !

 

Il faut noter aussi avec quel amour les organisateurs de la collecte ont préparé cette liste. En première page, le dessin de couverture du livre « Le procès du complot autonomiste de Colmar » publié en 1928 par l’Alsatia est reproduit à la main ! (voir ci-dessus)

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Les commentaires :

 

En 1928, tous les adultes alsaciens sont issus de l’école allemande. Du coup, l’immense majorité des commentaires est rédigée dans la langue de Goethe et les quelques notes en français se limitent le plus souvent à :

« Vive Rossé ! », « Vive l’Alsace ! » ou « Pour la liberté ! »

 

On relève tout de même un « A bas les lâches et les poltrons ! », une « Française de tout cœur » qui fait un don de 10 francs aux autonomistes, et pour la même somme un « Vive Rossé !! Pfoui Fachot le bandit et l’imbécile jury ! »

 

Car la principale tête de Turc de cette liste est le procureur général Fachot, eh oui, ça ne s’invente pas, il s’appelait bien ainsi. Et nos compatriotes de l’époque ne manquaient pas d’humour. »Fachot zur Heimreise« (Pour payer le voyage retour de Fachot), déclare un donateur qui laisse 10 francs. Un autre en offre 20 »Für Möbeltransport von Fachot« (Pour le transport des meubles de Fachot), un autre encore pour qui le réquisitoire avait sans douté été trop long, »Ankauf einer Feder in die Uhr des Herrn F« (pour l’achat d’un ressort dans la montre de monsieur F), un autre laisse 10 francs »Gegen das Komplott der Fachotisten!« (Contre le complot des fachotistes), enfin, la même somme »Zur Errichtung eines Denkmals für Fachot auf dem Horchposten Beckers!« (Pour l’élévation d’un monument à la gloire de Fachot sur le poste d’écoute de Becker !).

 

Cette savoureuse remarque mérite une explication : Un des temps forts du procès avait été la déposition du commissaire Becker de la police politique française, qui était chargé de la surveillance du mouvement autonomiste. Il avait révélé qu’il épiait les conversations des suspects autonomistes au Palais des Fêtes à Strasbourg en se dissimulant dans les toilettes ! Relayée par les journaux, l’information avait fait rire l’Alsace entière qui, en toute logique, avait baptisé le commissaire »d’r Schisshüssbecker« (le Becker des chiottes). On comprend donc mieux où ce contributeur wintzenheimois voulait ériger un monument à la gloire de Fachot !

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Quelques rares commentaires sont rédigés en alsacien, celui-ci est sans conteste le plus beau :

»Däss esch min Land. Do ben i d’häim.

Em gelt mi Wacha, Schlof un Dräim«

(Ceci est mon pays. Ici je suis chez moi.

Je lui consacre mes jours, mon sommeil et mes rêves)

 

Certains contributeurs sont à côté de la plaque. Deux d’entre eux sont des ennemis jurés de « l’adjoint au maire B. » et se vengent en faisant des dons aux autonomistes !

Le premier donne 200 francs ! »Dem Adjoint B. ins Stammbuch!« (Que l’adjoint B. se le tienne pour dit !), le second 10 francs »Fer a Schefflafahrt nach Cayenne for dr Adjoint B.« (Pour une croisière à destination de Cayenne à l’adjoint B) !

 

Une tache noire dans la liste est un don de 10 francs accompagné d’un commentaire antisémite : »raus mit dem Judenpack«. On est en 1928, Hitler n’est pas encore au pouvoir et aucune loi ne condamne l’expression publique du racisme. Dans ces conditions, on peut même se réjouir de ne trouver qu’une seule remarque de ce genre sur 73 personnes, 1,4%…

 

Car pour l’écrasante majorité des participants, c’est avant tout une énorme soif de justice, de liberté et d’équité qui se révèle ici :

»Für die Geköpfte Justitia!« Pour la justice décapitée !

»Für die gute Sache« Pour la bonne cause : à deux reprises.

»Für unser gutes Recht« Pour notre bon droit.

»Über alles, die Wahrheit!« Avant tout, la vérité !

»Für Recht und Freiheit« Pour le droit et la liberté : à trois reprises.

»Für Recht und Gerechtigkeit« Pour le droit et la justice : à deux reprises.

»Für Justizreform« Pour une réforme de la justice.

»Zum Reinigen der Trikolore« Pour laver le drapeau tricolore.

»Liberté, Egalité, Fraternité !«

»Für ein freies Elsass« Pour une Alsace libre.

»Pour la liberté de l’Alsace« : à deux reprises.

 

Enfin, et c’est bien naturel dans le cadre d’une telle collecte, la solidarité n’est pas en reste. Rossé est cité pas moins de douze fois.

»Für verfolgte Unschuld: Rossé« Pour l’innocence persécutée : Rossé.

»Rossé zur Ehr, dem Elsass zur Wehr« En l’honneur de Rossé, pour la défense de l’Alsace.

»Für unsere tapferen Streiter« Pour nos vaillants combattants.

»Ein Elsässer verlässt seine unschuldig verurteilten Brüder nicht« Un Alsacien n’abandonne pas ses frères condamnés alors qu’ils sont innocents.

Ce document témoigne donc à petite échelle et au contact direct de la population, de la vague d’indignation qu’a soulevé ce procès purement politique en 1928. S’il ne permet pas de tirer des chiffres valables pour tout le pays alsacien et mosellan, il reste, au vu de l’impact médiatique de l’événement à l’époque, une photographie de l’état d’esprit qui régnait alors. C’est une pièce de plus à porter à l’énorme dossier du contentieux qui sépare définitivement l’Alsace libre de la France.

 

Joseph Schmittbiel