Marcel Sturmel, une biographie succinte

Marcel Sturmel, une biographie succinte

(Illustration : portrait de Marcel Stürmel « Federzeichnung » par Robert Kuven, non daté, probablement début des années 1930)

A l’occasion d’une précédente publication, reproche m’a été fait d’avoir qualifié Marcel Sturmel d’autonomiste alors que lui-même, comme on peut le lire dans les CV qu’il a rédigés, se serait plutôt considéré comme un régionaliste. Trois raisons me poussent à persister dans ce choix :

 

1) Du vivant de Marcel Sturmel, le qualificatif d’autonomiste était discriminant. La propagande d’Etat en avait fait un équivalant, d’abord de séparatiste, puis de nazi et permettait d’exclure la personne ainsi dénommée de tout débat démocratique. Dans ce contexte, il était parfaitement logique que Sturmel se désigne lui-même comme un régionaliste.

2) La différence entre autonomisme et régionalisme est extrêmement ténue et relève souvent de l’interprétation personnelle. Selon le degré de régionalisme que vous revendiquez pour votre région, vous devenez autonomiste et inversement.

3) Enfin, Marcel Sturmel s’était rendu coupable d’un péché contre l’Etat centralisateur pour lequel il n’existe pas de pardon, en effet, il était l’un des signataires du Manifeste du Heimatbund. Ce geste, d’un courage que nos contemporains ont bien du mal à percevoir aujourd’hui, le place, pour moi tout comme pour ses détracteurs, définitivement dans le camp des autonomistes alsaciens.

 

Quoi qu’il en soit, Marcel Sturmel n’a jamais milité pour la séparation de l’Alsace et de la France et s’est, en toutes circonstances, comporté de façon loyale et même patriotique vis à vis de ce qu’il considérait comme son pays : la France.

En outre, dans les périodes où la liberté d’expression le permettait, il a toujours condamné sans appel le régime et la doctrine nationale-socialiste. Je reproduis ci-dessous une attestation éclairant parfaitement son attitude dans la période de l’annexion 1940-1945.

Mais bien plus que le ridicule soupçon de nazisme, les qualificatifs par lesquels Marcel Sturmel définissait lui-même son identité (et surtout leur chronologie !), expliquent la haine tenace qu’entretenaient les milieux laïcistes au pouvoir en France, contre sa personne.

En effet, Sturmel se considérait d’abord comme un catholique, puis comme un Alsacien et enfin comme un Français.

Plus de quarante années après sa mort, on comprend que cette conception alsacienne de la citoyenneté ne devait jamais trouver sa place dans la vision doctrinale égalitaire du régime parisien.

Pour une meilleure compréhension de l’histoire de Marcel Sturmel, j’invite le lecteur à consulter le document inédit : La vérité sur Marcel Sturmel.

 

Joseph Schmittbiel

 

Biographie :

 

Né le 17 juin 1900 à Mülhausen dans l’Alsace du Reichsland Elsass-Lothringen, il fréquente l’école primaire à Brunstatt, puis le secondaire à Mülhausen.

En 1914, son père, Jean Sturmel, est expulsé d’Alsace par les autorités allemandes pour des raisons politiques. Il est donc ce que l’on appelle un proscrit de la guerre de 14-18 et sera décoré de la médaille de la fidélité française. En attendant, le fils Marcel poursuit ses études en autodidacte.

En 1916 il est employé dans une étude de notaire.

Mobilisé le 21 juin 1918 dans le 168ème régiment d’infanterie, il est envoyé au front en octobre.

Démobilisé le 29 novembre 1918, il entre en 1919 dans l’administration des postes en tant qu’auxiliaire.

En 1920 il est appelé dans l’armée française, où il effectue son service au 5e régiment du génie à Versailles, il est libéré en 1922 avec un grade de sous-officier.

 

Il entre dans les Chemins de fer d’Alsace Lorraine où il devient fonctionnaire au service des réclamations puis à l’inspection principale. Il est en outre secrétaire puis président de la section mulhousienne du syndicat chrétien des cheminots.

En juillet 1926, il est licencié pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund.

Sanctionné pour ses convictions de régionaliste (selon ses propres termes) et de fédéraliste européen, ainsi que pour sa fonction de membre du comité directeur du Heimatbund, il rejoint la rédaction du « Mülhauser Volksblatt » puis celle du « Elsässer Kurier ».

Mais il est surtout journaliste du mensuel dirigé par l’abbé Haegy, « Die Heimat, Monatsschrift für christliche Kultur und Politik », au sein de la maison d’édition Alsatia.

Accusé et jeté en prison à l’occasion du procès pour complot de 1928, il est acquitté le 24 mai.

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Illustration : La version allemande du compte-rendu des débats

Membre de l’Elsässiche Volkspartei, l’Union Populaire Républicaine, le parti qui remporte le plus de suffrages en Alsace entre les deux guerres, il est élu en octobre 1928 au Conseil général du Haut-Rhin en tant que conseiller du canton de Saint Amarin.

Pour succéder à Eugène Ricklin qui a été destitué de son mandat suite au procès politique de 1928, Marcel Sturmel se présente comme candidat de l’Elsässische Volkspartei dans la circonscription d’Altkirch. Il est élu député à l’Assemblée nationale dès le premier tour, le 13 janvier 1929.

Il est réélu député en 1932 et 1936.

Suite au décès de l’abbé Haegy le 11 mai 1932, Marcel Stürmel devient directeur du mensuel « Die Heimat ».

 

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Illustration : Le mensuel « Die Heimat »

En 1934, réélu en tant que conseiller du canton de Saint Amarin.

En 1935, suite au décès du Dr. Ricklin, il lui succède en tant que représentant du canton de Dannemarie. Lire ici le discours de Marcel Sturmel lors de l’inauguration du monument aux morts de Pfirt/Ferrette en 1936.

 

Sur le plan privé, Marcel Sturmel est marié et père de cinq enfants nés entre 1925 et 1935.

 

Le 9 octobre 1939, la justice française viole son immunité parlementaire et le fait arrêter à Colmar puis transférer à Nancy.

A partir de là et jusqu’à l’épisode des Trois Epis, il partage le sort de ses camarades d’infortune qui vont entrer dans l’histoire sous la dénomination de « Nanziger ».

Après l’évacuation de la prison de Nancy le 14 juin 1940, il est transféré à la prison de Privas en passant par celles de Lyon, Valence, Avignon et Mende.

Livré le 15 juillet 1940 à un détachement de la Wehrmacht dans la gare de Chalons-sur-Saône, ramené en Alsace et retenu contre son gré du 17 au 23 juillet aux Trois Epis.

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Illustration : Les « Nanziger » aux Trois Epis en juillet 1940. Certains ont encore l’uniforme français qu’ils portaient au moment de leur arrestation ! De gauche à droite, au fond : Jean Keppi, René Hauss, Herrmann Bickler, Joseph Oster, René Schlegel, Edmond Nussbaum. De gauche à droite au premier rang : Rudi Lang, Victor Antoni, Joseph Rossé, Joseph Brauner, Marcel Sturmel, Peter Bieber, Paul Schall, Camille Meyer, Jean-Pierre Mourer.

 

Engagé en tant qu’adjoint et administrateur des finances de la ville de Mulhouse le 1er mars 1941. Il est chef du service des finances, des domaines, de l’assistance publique, du ravitaillement, de l’économie, des services techniques etc. Il reste au service de la ville jusqu’au 21 novembre 1944, date d’entrée de la 1ère armée française.

 

Il se présente à l’administration française en avril 1945. Incarcéré à Fresnes puis à Drancy.

Il est transféré en 1947 à Mulhouse où, le 18 juillet, la Cour de justice le condamne pour trahison et atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat à 8 années de travaux forcés, 20 ans d’interdiction de séjour, indignité nationale à vie et confiscation de ses biens pour une valeur de 330 000 francs.

 

L’interdiction de séjour concerne les zones suivantes :

  1. a) interdiction générale : les départements Seine et Seine et Oise, Alpes Maritimes, Lyon, Bron, Caluire et Cuire, La mulatière, Loire, Oullins, Pierre-Bénite, Sainte Colombe, Sainte Foy, Saint Fons, Saint Rambert, Saint Romain en Gal, Vaulx en Velin, Vénissieux, Villeurbanne, Neuville sur Saône, Sathonay campagne et Sathonay ville, Décines (Isère), les circonscriptions de Marseille et Aix, de Saint Etienne, Lille, Grenoble, Villeneuve sur Lot, l’Algérie etc.
  2. b) interdiction particulière : les départements Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle, Meurthe et Moselle, Vosges, Haute Saône et le Territoire de Belfort.

 

Jusqu’au printemps 1951, il séjourne dans pas moins de 18 prisons et pénitenciers (entre autres : Clairvaux, Epinal, Eysses, Caen, Metz, Fontevrault), avant de bénéficier d’une remise de peine et d’être libéré.

 

Le retour en Alsace lui étant interdit, il travaille d’abord à Dole (Jura) puis s’installe début 1952 à Bâle.

Il rejoint fin 1952 la maison d’édition Vogt Schild à Solothurn où il travaille jusqu’à sa retraite en 1967.

En 1954 il bénéficie d’une amnistie complète qui lui permet de retrouver sa famille à Altkirch.

De 1967 à 1971, il collecte de précieux documents concernant l’histoire de l’Alsace entre 1938 et 1945, et rédige un livre : « Zwischen Hammer und Amboß » / « Entre le marteau et l’encume », mais n’aura pas le temps de le faire publier, car il décède brusquement le 1er janvier 1972.

 

« Zwischen Hammer und Amboß », tapuscrit de 545 pages et 31 chapitres, déposé à la BNU et aux archives municipales de Strasbourg, n’a jamais été traduit ni publié depuis. Seuls les quatre derniers chapitres ont fait l’objet d’une publication en 1980 sous le titre : « Das Elsaß und die deutsche Widerstandsbewegung in der Sicht eines ehemaligen Abgeordneten der elsässischen Volkspartei », comprise dans le Tome V des « Oberrheinische Studien ».

 

C’est entre autres grâce à cet écrit de Marcel Stürmel qu’un nombre bien trop restreint d’Alsaciens vont découvrir les liens entre les autonomistes cléricaux (Joseph Rossé et Jean Keppi) et les conjurés de l’attentat manqué du 20 juillet 1944.

 

 

 

Sources : archives de la famille de Marcel Stürmel. Biographie établie à partir de différents CV rédigés en partie par Marcel Stürmel lui-même.

 

 

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Photo : Robert Heitz lors de son arrestation par la Gestapo.

 

Strasbourg, le 25 février 1954

49, boulevard d’Anvers

 

ATTESTATION

 

Le soussigné, Robert Heitz, déclare sous la foi du serment ce qui suit :

 

Ayant été condamné à mort par le « Reichskriegsgericht » (Tribunal de guerre du Reich) le 10 mars 1943, en même temps que 12 camarades, j’ai su par mon défenseur Me Reinbold Frank de Carlsruhe (sic) (qui, ayant participé au complot du 20 juillet 1944, fut exécuté par la suite) que M. Marcel Sturmel, usant du crédit que lui conférait son séjour à la prison de Nancy, était intervenu à Berlin en vue d’obtenir que notre condamnation à mort ne fût pas exécutée. En 1945, j’ai eu confirmation de l’intervention de M. Sturmel par Me Julien Kraehling, avocat à la Cour de Paris, qui, à Paris et à Vichy, avait également entrepris des démarches en notre faveur.

 

Ce faisant, M. Sturmel avait d’autant plus de mérite que le Gauleiter Wagner avait formellement déclaré vouloir considérer comme « traître » quiconque interviendrait pour empêcher notre exécution.

 

Quant à l’influence que M. Sturmel a pu avoir sur les décisions du Gauleiter Wagner, je n’en sais rien de connaissance personnelle, n’ayant pas approché les sphères gouvernementales nazies de Strasbourg. Mais il était de notoriété publique, en Alsace annexée de fait, que, dès fin 1940 ou début 1941, le groupe « clérical » des « Nancéiens », dont faisait partie M. Sturmel, était tenu à l’écart et passait pour presque suspect aux yeux des dirigeants nazis. Ce fait a été consigné dans un rapport clandestin établi en 1941 par le soussigné, en collaboration avec feu M. le Premier Président Fleurent, et adressé à Vichy, à Londres et à l’Ambassadeur en France des U.S.A., M. Leahy.

Robert HEITZ

Chevalier de la Légion d’Honneur

Croix de Guerre

Rosette de la Résistance

Source : archives de la famille de Marcel Stürmel.