Marcel Stürmel à Pfirt/Ferrette en 1936, un discours singulièrement actuel !

Marcel Stürmel à Pfirt/Ferrette en 1936, un discours singulièrement actuel !

(Photo d’illutration : inauguration du monument aux morts de Pfirt 19/7/1936, Marcel Stürmel au centre, portant lunettes rondes et moustache)

Voici un document historique intéressant à plus d’un titre. Nous sommes le dimanche 19 juillet 1936, la ville de Pfirt/Ferrette inaugure son monument aux morts de la Guerre de 14 et le député d’Altkirch Marcel Stürmel tient un petit discours reproduit intégralement ci-dessous (vous découvrirez une biographie succinte de Marcel Sturmel en cliquant ici).

La date de l’événement nous interpelle : 19 juillet 1936 ! Pfirt honore ses morts de la Guerre mondiale au moment même où la suivante vient pratiquement de commencer. La veille en effet, le général Franco a lancé ses troupes putschistes contre la République espagnole dans le but de renverser le gouvernement de Front populaire.

Mais les Alsaciens sont encore loin de se douter de ce que l’avenir leur réserve. En attendant, ils pensent à leurs disparus et écoutent leur député. Son propos est atypique. Voilà un député français qui parle de la guerre passée sans la moindre envolée lyrique, il n’est pas question ici de « héros morts pour la patrie » ou de « gloire éternelle », et pas l’ombre d’un « Vive la France ! » en conclusion ! Stürmel parle sobrement de la douleur des familles, de l’espoir qu’une telle horreur ne se reproduise plus et de son inébranlable foi en Dieu.

Mais surtout il honore tous les morts, car nous sommes en Alsace ! Oui, il les honore tous, même ceux qui, il le dit explicitement, sont partis avec enthousiasme défendre leur patrie allemande. Il va même jusqu’à faire remarquer à la France que pour obtenir la paix, il faut savoir reconnaître ses propres erreurs ! Et puis il prononce à trois reprises le mot interdit : le peuple d’Alsace !

Dans cet article, cliquer ici, j’ai reproduit la déposition de Robert Heitz, auteur et artiste alsacien, résistant, condamné à mort par le Reichskriegsgericht, qui témoigne de l’attitude irréprochable de Marcel Stürmel pendant la période 1940-1945. Et pourtant, qu’est-ce que la presse alsacienne a pu déverser comme calomnies sur ce grand Alsacien !

Je vous laisse découvrir son propos de 1936, c’est comme une petite fenêtre qui s’ouvre sur une époque de notre histoire. Ce texte nous aide à comprendre pourquoi les autonomistes étaient si appréciés de la majorité du peuple alsacien, et ce qui les rendait insupportables aux yeux du pouvoir jacobin.

Enfin, il nous renvoie un écho sinistre à l’heure où l’industrie de l’armement domine plus que jamais nos médias et nos gouvernements. La propagande de guerre est une abominable réalité en 2016, à nous de la reconnaître et de la rejeter de toutes nos forces.

A lire également, le document inédit : La vérité sur l’affaire Sturmel.

 

Discours de Marcel Stürmel, député d’Altkirch,

lors de l’inauguration du monument au morts de la ville de Ferrette

le 19 juillet 1936

 

Chères familles en deuil,

Monsieur le Sous-Préfet,

Monsieur le Maire,

Mesdames et Messieurs,

 

Après avoir consacré depuis longtemps une plaque de souvenir à l’église, tout près de l’endroit où reposent vos ancêtres, la ville de Ferrette a tenu aussi à avoir un monument public en souvenir de ses victimes de guerre. Ce geste symbolique honore en même temps la municipalité, les habitants et toutes les personnes qui ont contribué à la réalisation de cette œuvre.

L’inauguration d’un monument aux morts à l’heure actuelle et dans notre pays frontière prend une signification toute particulière. Il serait injuste envers nos morts d’Alsace de vouloir prétendre qu’elle soit la même que pour ces milliers de monuments qui sont élevés à travers tous les pays d’Europe. Si, dans d’autres contrées et dans d’autres pays on ne pense qu’à célébrer la gloire des héros tombés pour la patrie et la défense des frontières, notre passé et la vérité historique nous imposent une pensée encore plus élevée et le devoir de respecter les sentiments divers qui ont pu animer ceux qui reposent dans les cimetières militaires et sur les champs de bataille du monde entier.

Rares sont les contrées en Europe qui ont vu passer comme l’Alsace et la Lorraine tant d’armées sur son sol, rares sont les pays qui depuis trois siècles ont subit tant de changements politiques et économiques. Et chaque fois notre famille alsacienne a payé de son sang le prix de ce changement. Les uns avec enthousiasme, les autres avec résignation, l’écrasante majorité chaque fois avec le désir d’accomplir loyalement son devoir. S’il y en avait d’autres qui pour diverses raisons se refusaient au même service c’est parce que dans les pays frontière on ne peut pas changer du jour au lendemain les cœurs et les esprits des hommes. Le sort l’a voulu ainsi et ne rendons pas responsables les hommes des conséquences de l’histoire et des traités élaborés en dehors de leur collaboration.

Placés devant ces vérités nous sommes aussi à même de donner à la journée solennelle d’aujourd’hui la signification qui s’impose.

Permettez-moi, tout en saluant vos morts de la guerre, reposant au loin, de m’incliner profondément devant leurs parents et amis en deuil et de leur renouveler les sentiments de condoléances et de respect qu’éprouve pour eux toute notre population.

Je sais qu’en cette journée des souvenirs douloureux renaissent. Mères et pères, veuves et orphelins, parents et amis, vous revivez 20 ans après les heures atroces où de l’armée allemande ou de l’armée française, du champ de bataille de l’Occident ou de l’Orient, était venu le triste message : « disparu » ou « mort pour la patrie ». Le regard sur la plaine et les montagnes de notre petite patrie que domine pour ainsi dire le pays de Ferrette, nous rappelle ces années où le sol même de notre pays fut meurtri par les obus et les mines, où la ligne des tranchées et des abris se prolongeait de la frontière suisse à la mer du Nord, où la nature ne trouvait plus son repos et son calme devant la brutalité des luttes et des forces terribles lancées les unes contre les autres. La furie de la guerre frappait sans distinction, le soldat et le civil, la mère et l’enfant, le vieillard et l’infirme. La journée d’aujourd’hui, votre présence et celle des invalides et autres victimes de la guerre nous rappellent qu’il y a des blessures qui ne se ferment que lentement sinon jamais.

Vous n’aviez que rarement le bonheur de pouvoir ramener vos morts de la guerre sur le cimetière où reposent vos ancêtres. Ils sont restés sur les champs de batailles et nombreuses sont les frontières qui nous séparent d’eux. Mais ils reposent dans cette terre qui nous est commune. Elle les a pris dans ses bras comme seulement une mère peut prendre dans ses bras l’enfant chéri. Elle les rendra à l’éternité qui nous attend nous-mêmes un jour peut-être prochain. Dieu qui connaît les mérites de chacun, qui juge sans haine et sans crainte, a depuis longtemps su récompenser leur sacrifice de la vie et Il n’oubliera pas vos douleurs.

Le monument aux morts de la ville de Ferrette fait honneur au sentiment si noble du souvenir de votre population, souvenir qui rejoint celui du peuple d’Alsace tout entier.

Ici s’inclineront les têtes et disparaîtront les sentiments de discorde. Le souvenir du passé et de vos victimes de guerre trouvera par ce monument son expression vivante, matérielle et durable. Qu’il soit un avertissement pour notre jeunesse, nos générations futures.

Cet avertissement est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Ancien combattant, ancien soldat ayant servi dans deux armées différentes, représentant du peuple d’Alsace rentrant d’un voyage à travers l’Europe centrale et d’un congrès interparlementaire réunissant 700 membres des parlements du monde entier, j’ai la conviction que nous revivons la période d’avant guerre de 1912/13 avec ses tensions et ses incertitudes. Vous le sentez d’ailleurs vous-mêmes ici à la frontière où dans les villages les évènements rappellent les mouvements de 1914/1918. Les armements de 15 ans d’un côté, le culte de la force de l’autre nous effraient.

Mais j’ai aussi la conviction que tous les peuples veulent la paix, la considèrent comme le bien suprême d’une humanité et d’une Europe en détresse.

Certes, d’une paix tenant compte des réalités vivantes et d’un besoin de bonheur moral et matériel qu’éprouve normalement chaque pays et chaque peuple.

C’est devant la définition de cette paix que commencent les difficultés pour les gouvernements responsables et aussi pour nous-mêmes.

Travail difficile, mais testament spirituel de nos morts d’Alsace. Déjà Schiller dans son Wallenstein fait dire : Même pendant la guerre, la guerre n’est pas le dernier but. Eh bien, nous savons que nos morts ont fait le sacrifice de leur vie uniquement dans l’espoir qu’à la fin de cette dernière guerre se fasse enfin la paix sur le Rhin, sans arrière-pensée, ni hésitation. Pour que cette guerre et ce conflit séculaire ne se reproduisent plus.

Si nous ne sommes pas encore arrivés à ce but, je déclare que nos morts et l’écrasante majorité de notre peuple n’en portent aucune responsabilité. Malheureusement notre pays subit jusque dans ses familles et ses terres les conséquences terribles des occasions manquées.

Nous n’avons pas le droit d’être pessimistes et de fuir les nouveaux devoirs qui nous incombent à l’heure actuelle. N’y avait-il pas ces derniers jours à Verdun un spectacle qui nous encourage ? 40 000 combattants de 19 nations, amis et ennemis de 1914/18, en pèlerins sur le champ de bataille, des centaines de combattants allemands transportés par des voitures militaires françaises et s’inclinant devant le monument aux morts français à Verdun : Et du 11 au 13 septembre 15 000 combattants de tous les pays d’un commun élan à Lourdes feront le même serment : Nous voulons la paix !

La France aussi veut la paix. Mais l’Alsace est persuadée qu’on ne peut pas la bâtir dans les nuages et qu’il ne suffit pas de la vouloir, il faut aussi y travailler courageusement, en frappant quelques fois à la propre poitrine pour regretter les erreurs du passé. Nous n’avons plus de temps à perdre. L’Europe est trop petite en face d’un monde moderne pour pouvoir supporter encore longtemps cette tension et cette lutte secrète des uns contre les autres.

Evitons que les évènements nous dépassent et prions devant Dieu qui si souvent a protégé notre pays et sa population :

Donnez la paix à notre chère petite patrie et au peuple d’Alsace – donnez la paix à la France et à l’Europe – protégez l’humanité contre ce fléau, la guerre.

 

Marcel Stürmel