Lettre ouverte à Roland Ries, Maire de la ville de Straßburg im Elsass

Lettre ouverte à Roland Ries, Maire de la ville de Straßburg im Elsass

Monsieur le maire,

 

Strasbourgeois de naissance et dialectophone du quotidien, je défends notre dialecte depuis de nombreuses années. Lauréat du prix d’écriture de pièces de théâtre en alsacien décerné par le Conseil Régional en 1998, traducteur de Germain Muller pour les éditions Hirlé, traducteur de Marie Hart pour la Ville de Bouxwiller et les éditions Yoran, je diffuse – entre autres articles et vidéos – des enregistrements d’auteurs dialectaux sur mon blog qui, sans cela, ne bénéficieraient d’aucun accès ou presque, sur le net.

 

Vous avez eu la sagesse de changer d’avis au sujet des panneaux d’entrée de la ville de Straßburg et c’est pourquoi je tiens à vous exprimer publiquement mon soutien, ainsi qu’à votre adjoint, Monsieur Fontanel, sur ce sujet.

 

Votre position est délicate et je la comprends d’autant mieux que je sais qu’en défendant la solution Straßburg, je heurte bon nombre de ceux qui me suivent et apprécient par ailleurs mon travail. Il est même probable que ce choix soit minoritaire parmi les Alsaciens qui comprennent encore le dialecte – à défaut de le pratiquer quotidiennement – il serait donc plus aisé pour moi de me taire et de laisser passer, mais ma conscience me l’interdit.

 

En matière linguistique, l’Alsace se retrouve aujourd’hui face à un champ de ruines. Les Alsaciens ne pratiquent plus leur langue, ils ne connaissent leur histoire singulière que par bribes et les liens entre leur dialecte et la langue allemande standard leur sont parfaitement inconnus.

 

J’en veux pour preuve le conseiller Jean-Philippe Maurer qui lors du débat a évoqué l’œuvre d’André Weckmann pour défendre la solution Strossburri. A l’entendre, il est évident que Monsieur Maurer n’a jamais lu les essais et manifestes de Weckmann. Personnellement j’ai eu la chance de l’avoir comme professeur, de le lire, et plus tard de le fréquenter, et je peux dire avec certitude que jamais André Weckmann ne se serait satisfait de la solution Strossburri.

 

D’ailleurs, j’invite tous les participants à ce débat à lire les grandes références dialectales que sont André Weckmann et Germain Muller :

 

Les turbulences sont cycliques, chez nous, modifiant leur angle d’attaque selon les conjonctures du moment. Il arrive, par exemple, que des personnages en vue s’érigent en fougueux défenseurs de l’alsacien qu’ils avaient auparavant soit négligé, soit méprisé. On pourrait s’en féliciter si les éclats produits n’avaient en fait qu’un but : pourfendre l’autre composante de la langue régionale, l’allemand « hochdeutsch ».
André Weckmann in « Langues d’Alsace. Mode d’emploi » Salde, 2001

 

Germain Muller : Notre langue : c’est l’allemand. Notre langue maternelle, la langue dans laquelle nous nous exprimons par l’écriture : c’est l’allemand. Si nous parvenons à écrire un certain Elsasserditsch, c’est-à-dire un dialecte allemand, c’est que nous avons derrière la structure, l’ossature de la langue allemande, le Hochdeutsch.

(…) le grand danger, c’est que les jacobins français et surtout ceux du ministère le plus jacobin qui soit et qui le restera longtemps encore, je veux dire “l’Education nationale”, seraient tentés de soutenir ce langage régional, mais ça le serait au détriment de la langue allemande et cela nous ne le voulons à aucun prix. Notre bilinguisme est franco-allemand et le triphasage fait que le dialecte alsacien sera toujours un phénomène d’accompagnement de ce bilinguisme. Extrait de « Germain ». Bernard Jenny. Do Bentzinger Editeur, 1997

 

Voilà pour les auteurs.

 

La passion qui s’exprime dans ce débat est le fruit de l’angoisse abominable et compréhensible de la perte. Les Alsaciens ont été forcés de renoncer à ce qu’ils sont pour entrer dans le moule francophone monolingue, seul profil accepté par le régime parisien centralisé.

 

Ils ne sont pas en mesure de comprendre que si leur dialecte se perd, c’est d’abord et avant tout parce que la France a, de 1681 à 1871, puis de 1918 à 1939 et enfin de 1945 à nos jours, mené une lutte sans merci contre la langue allemande, en sachant parfaitement que l’éradication de l’allemand causerait immanquablement la perte du dialecte.

En effet, pour toutes les régions de dialecte germanique, l’allemand standard sert de langue de référence. Autriche, Tirol du Sud, Liechtenstein, Suisse, aucune de ces régions n’a renoncé à l’allemand, pour autant, aucune d’entre elles ne se considère comme allemande ! Allez dire à un Suisse alémanique qu’il est un Allemand !

Même le Luxembourg, qui a officialisé son dialecte afin de lui donner un avenir, n’a pas renoncé à l’allemand qui garde sa place dans la vie publique.

 

Nos concitoyens qui défendent la solution Strossburri se sont pris des coups de règles sur les doigts pour avoir parlé wie ‘ne de Schnawwel gewachsen-isch à la récré. Cette humiliation indigne d’un pays qui se dit de liberté leur aurait été épargnée si un pouvoir bienveillant avait accepté de comprendre que notre région, pour s’épanouir dans sa situation géographique, avait besoin de ses deux langues historiques à égalité à l’école.

 

Alors oui, définitivement, je vous soutiendrai dans le choix de Straßburg. Mais peut-être que celui-ci devrait s’accompagner d’un geste fort en direction du dialecte. Peut-être que la ville de Straßburg pourrait aller plus loin qu’un simple « Willkomme in Stroßburri » sur les panneaux d’accueil, et ce, dans un autre domaine. Ce serait une main tendue vers les défenseurs de la solution Strossburi, dans le but de bien leur faire comprendre que l’un n’est pas l’ennemi de l’autre, bien au contraire.

 

Le choix d’un tel geste pourrait faire l’objet d’un débat public si vous le jugez utile. Si vous acceptez de l’initier, je ne manquerai pas d’y contribuer dans la mesure de mes moyens.

 

In elsässischer Verbundenheit,

Joseph Schmittbiel

 

Pour voir le débat du conseil municipal sur le sujet (47 minutes), cliquer ici.