France Bleu contre-attaque !

France Bleu contre-attaque !

par Joseph Schmittbiel

Mon article du 23 octobre 2015 (cliquer ici pour le lire) a contraint la direction de France Bleu à modifier sa stratégie de communication. Le pot aux roses étant découvert, il n’était plus possible d’attendre la fin des élections pour annoncer qu’on allait supprimer l’antenne France Bleu Elsass : il fallait s’y prendre autrement.

 

Oserai-je l’avouer ? Au fond de moi brillait une lueur d’espoir, j’imaginais la radio de service public faire amende honorable, s’excuser même pour ces 23 années de diffusion de notre langue régionale sur un émetteur pourri, pour finalement nous annoncer qu’un confort d’écoute en FM aurait coûté moins cher.

Faute avouée aurait été pardonnée, une nouvelle grille de programmes entièrement en alsacien aurait enterré le passé, je nous voyais tombant dans les bras les uns des autres en pleurant des larmes de joie sur notre dignité retrouvée…

Bon, ça, vous l’aurez compris, c’est mon côté midinette, mon côté « un jour ma princesse viendra », j’ai tellement envie d’y croire que je m’égare en délires. Attendre des excuses du pouvoir parisien c’est comme espérer qu’un canard se mette à jouer au tennis : c’est complètement con.

 

 

Donc, six jours plus tard, le vendredi 30 octobre 2015, les DNA nous pondent un article (cliquer ici pour le lire) dont l’intitulé révèle une audace ébouriffante :

 « A partir du 1er janvier 2016, France Bleu Elsass devient numérique »

Woaow !!! Quel scoop ! Hé les gars, vous êtes au courant que cette radio est sur le web depuis trois ans ?

Regardons dans les détails. Déjà, écrire radio « numérique », c’est une arnaque. « Webradio » serait plus juste, car une radio numérique supposerait que le système DAB (« Digital Audio Broadcasting » qui est une norme de diffusion numérique) soit installé. Or ce n’est pas le cas en France, ce système est coûteux et peu de pays se hasardent à l’installer. Si une région devait par miracle devenir terrain expérimental du DAB, vous pensez bien que la jacobinie n’accorderait pas cette faveur aux bouseux que nous sommes.

 

Hardi mes preux, poursuivons la lecture :

Le directeur de France Bleu Alsace Emmanuel Delattre rassure d’emblée : France Bleu Elsass continue d’émettre et son profil ne bougera pas.

Franchement Manu, tu vois nos Mamemas et nos Babebas, pardon, nos mamies et nos papis, s’abonner à internet, s’acheter une webradio connectée à une box, un smartphone et une tablette pour écouter la radio et tout ça dans le petit rayon de la Wifi. Car pas question d’emmener son transistor avec soi : la connexion sera pire que celle diffusée sur les ondes moyennes : elle sera inexistante, carrément coupée !

 

France Bleu Elsass, qui aura 85 ans le 11 novembre, ne changera pas ses programmes et va même les amplifier, poursuit Emmanuel Delattre.

Ici, il faut imaginer un « Ha ! » de surprise comme seul l’inoubliable Louis de Funès savait les faire. Comment ? Ai-je bien lu ? Amplifier les programmes ? Au fait, comment s’appelle la journaliste qui a rédigé ce truc ? Christine Zimmer. Ben alors, Christine, kèss tu fous ? Ton lecteur veut des précisions : combien d’heures, combien de nouveaux animateurs, des chiffres !

 

C’est au plus tard ici, chers internautes, qu’apparaissent mes premiers soupçons : ce que nous servent les DNA n’est pas un article, mais un simple communiqué de Radio France. Car la station est absolument infoutue de nous dire concrètement comment les programmes seront « amplifiés ». Mais dans les médias c’est comme à la guerre, quand on n’a plus rien pour cacher sa misère, on balance les écrans de fumée.

 

Christine Zimmer poursuit : Emmanuel Delattre comprend qu’il y aura pour les auditeurs âgés adeptes de la radio une difficulté à aller sur le numérique : « on va les pousser à y aller, insiste-t-il. Pour Noël, nous lancerons une opération radioweb ».

Poussez Madame ! Sérieusement, ça veut dire quoi tout ça ? Opération radioweb à Noël : y vont débarquer chez les auditeurs par la cheminée ? Ah ! une précision est apportée :

« Nous populariserons le plus possible l’opération pour amener l’ensemble des auditeurs à nous suivre sur le numérique ».

Là, franchement, chapeau. Feu Léonid Brejnev ne l’aurait pas mieux exprimé.

 

Et Christine qu’en rajoute une couche : Cette mutation technique est selon la direction aussi une opportunité à s’ouvrir à un plus large public, à associer la jeune génération, à participer à l’éducation en langue alsacienne.

Alors, après avoir donné le coup de grâce à la langue en privant depuis 1992 les jeunes d’un accès vers un émetteur correct, le directeur s’imagine qu’il va « associer la jeune génération » ? Rattraper ce massacre programmé par le groupe de service public Radio France avec une « opportunité » ? Si ça c’est pas du cynisme, c’est que ma grand-mère s’appelait Otto.

 

Emmanuel Delattre insiste : rien ne va disparaître au niveau des contenus. « Nous travaillons avec les acteurs du numérique et de l’alsacien dans la région pour aller au plus près des envies des auditeurs », main dans la main avec l’Éducation nationale, la Région, les deux conseils départementaux.

La Région et les conseils départementaux sont-ils au courant de ce travail « main dans la main » ? Et l’Education nationale a-t-elle des données concrètes à nous transmettre sur sa participation à des programmes radio uff Elsässisch ? Il semble que Christine ait oublié de leur demander…

Quoi d’autre pour anesthésier les cerveaux ?

 

La grille ne bougera pas ; les plages de 8 h à 12 h et de 13 h à 16 h 30 resteront entièrement en alsacien, « l’offre sera même enrichie grâce au numérique ».

Donc, à partir du 1er janvier 2016, de 8 à 12 et de 13 à 16 h 30, on va avoir droit à du dialecte sous toutes ses formes, du Sundgau jusqu’au Krumme, du divertissement, du culinaire, du culturel, de l’historique, du philosophique et bien sûr de l’info – car c’est bien ça que je comprends quand je lis « entièrement en alsacien » et « offre enrichie » – très forts les gars, on passe sans transition de Brejnev à Walt Disney, faut l’faire !

 

Et le directeur d’expliquer : La plage 8-12 h sera regardable en direct en vidéo.

Ah, sûr que regarder la radio sur l’ordinateur ou sur le smartphone en faisant la cuisine ou en participant au cours de gym troisième âge, c’est mégatop ! Préparez vos mirettes les amis, parce que regarder pendant trois heures un animateur jacter dans un micro, ça va laisser vos cerveaux dans un état aussi vif qu’une moule marinière après la cuisson.

Là, on se dit, bon, qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir nous raconter d’autre ? Au point où on en est… Et soudain c’est le feu d’artifice !

 

On profitera de la mutation technologique « pour mettre en avant la scène alsacienne qui parle et chante en dialecte, les plus jeunes aussi. Un travail sera fait sur les réseaux sociaux, avec les classes bilingues, les professeurs d’alsacien ». « Il s’agit de faire de cette mutation une opportunité pour aller de l’avant […]. Il s’agit non pas de diminuer la présence mais de l’étendre »

Ici, c’est l’orgasme, n’ayons pas peur des mots : ravalement de façade, assainissement, cuisine, grenier, salle de bain, tout y passe, mais attention ! Ici, et rien qu’ici, car une virgule plus loin, lisez ce qui nous arrive :

promet M. Delattre.

Et là, c’est foutu. Coitus interruptus, descendez du rideau, les mecs. Eh oui ! Parce que ça fait trois cents ans qu’on vit de promesses françaises, Monsieur Delattre, depuis la capitulation de Strasbourg en 1681 jusqu’à l’ALCA en 2016 en passant par Joffre à Thann en 1915, c’est bon ! On a compris ! On sait ce qu’elles valent ! Fifrelin !

 

Dernières lignes du papier :

Emmanuel Delattre en profite pour souligner que les interventions en alsacien sur France Bleu Alsace diffusée en FM se multiplient depuis la rentrée dernière.

Franchement, c’est à se demander ce qu’ils peuvent bien foutre dans les écoles de journalisme. Bon, on sait bien qu’on n’y forme pas des champions de la remise en question, mais le style, bordel, le style ! C’est censé être une conclusion ça ? C’est une queue de poisson faisandée !

Quant au contenu parlons-en : des interventions en alsacien sur France Bleu Alsace ? A quelle heure ? Sous quelle forme ? Nos créateurs, nos artistes et chanteurs dialectaux auraient voix au chapitre sur France Bleu Alsace ? J’invite les auditeurs à tendre l’oreille sur l’antenne FM. Elsässisch ? Nada !

Cette dernière phrase est une molle tentative de réponse à mes accusations, un ultime prout de fumée. C’est toujours pareil avec la France : ça se monte le bourrichon dans des envolées pas possibles et ça se termine immanquablement dans la déception et l’amertume.

 

Tout ça pour ça. Un article qui au départ s’annonçait ainsi :

A partir du 1er janvier 2016, France Bleu Elsass va être diffusée numériquement, et cessera d’émettre sur ondes moyennes. Etat des lieux et projets.

Etat des lieux ? Vraiment ? Avec le point de vue d’un animateur, ou d’un syndicaliste, d’un preneur de son, d’un auditeur dialectophone ? Est-il tenu compte du moindre avis contradictoire ? Non ! La seule parole qui a le droit de s’exprimer ici est celle du directeur ! Désolé Christine, ça s’appelle servir la soupe. Et vous trouvez que c’est exagéré d’appeler ce journal la PravDNA ?

 

Je le dis en toute sincérité : je n’en veux pas à la journaliste. Nous vivons dans une société capitaliste absolument impitoyable. On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels, disait Anatole France, il pourrait dire aujourd’hui : On croit faire du journalisme et on est employé de banque.

 

Car nous avons affaire ici à deux larrons : la banque à qui parler et un média national, qui ont tous deux d’excellentes raisons de laisser crever le particularisme alsacien en faisant le moins de vagues possible et en donnant l’impression qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour l’empêcher.

L’un a besoin de dégommer à terme une ligne qui pèse dans sa compta, l’autre lui met à disposition son bras armé. Pourquoi une banque, une banque ! investit-elle des sommes dans un média papier qui ne rapporte rien et qui est condamné à disparaître ? Pour peser. Sur qui ? Tant que nos cerveaux ne sont pas pucés, nous devrions profiter de notre liberté d’y réfléchir.

 

Tiens, mais à propos ! Nous, les Alsaciens, nous disposons d’une arme pour défendre notre dialecte partout et en particulier sur les ondes : l’OLCA ! Office pour la langue et la culture d’Alsace ! 700 000 balles qu’ils nous coûtent en 2015 ! Avec un président qui sait faire des discours et tout !

Justin Vogel (prononcer « vos gèlent », très important), Vice-Président du Conseil Régional, Président de la commission finances et affaires générales, Maire de Truchtersheim, Président de la Communauté de Communes du Kochersberg, Numéro 7 sur la liste Unissons nos gabegies énergies de Philippe Richert aux régionales 2015 ! Et, bien sûr, président de l’OLCA.

 

Ooooohééééééé !!! Justin !!! Y a une occasion de taper du poing sur la table, là ! Non ? Vraiment pas ? Sans façon ?

 

Me v’là de retour à mon point de départ : s’attendre à ce qu’un canard joue au tennis, laisse tomber, c’est sans espoir.

 

Joseph Schmittbiel