Dialogues d’Alsace et d’Algérie

J’ai écrit cette pièce en 2002 et elle a été créée la même année. Je la dois entièrement à Salah Oudahar. C’est lui qui est venu vers moi un jour, me demander si j’étais prêt à écrire un texte de théâtre sur les mémoires croisées de l’Alsace et de l’Algérie. J’ai aussitôt donné mon accord à la condition que le résultat sur scène fasse entendre au public les langues des deux pays. Salah a immédiatement approuvé l’idée et au final, les dialogues furent joués en alsacien, en arabe, en français et en kabyle.

Ces mois de travail avec une équipe de comédiens amateurs me laissent un excellent souvenir, aussi je tiens à vous donner la possibilité de partager ce plaisir. Vous pouvez télécharger gratuitement le texte de la pièce ici. Surtout, n’oubliez pas de laisser un commentaire ! Vous pouvez également m’écrire directement à l’adresse du blog.

Voici ce que j’écrivais à la veille de la création de la pièce :

Le travail de recherche entrepris avec l’aide de Salah Oudahar, m’a fait découvrir une histoire jalonnée de points communs et de rencontres entre l’Alsace et l’Algérie. Nombre de ces éléments étaient si frappants, tout en étant totalement inconnus de la majorité d’entre nous, qu’il m’a semblé entièrement justifié d’envisager une pièce didactique. Il fallait tout simplement raconter une histoire vraie, mais que personne ne connaît, et qui est pourtant une partie constituante de notre identité d’Alsaciens, d’Algériens, d’immigrés. (…)

Rien ne me prédestinait à écrire une pièce traitant des problèmes de l’Algérie. Je n’avais aucune raison de penser qu’un jour, j’aurais à travailler avec des comédiens d’origine maghrébine sur ce sujet. (…)

Depuis ses origines, la France est un pays pluriethnique. Elle s’est constituée à partir d’une série de conquêtes, le plus souvent extrêmement sanglantes. Les peuples soumis, ayant leur propre histoire, souvent prestigieuse, leur propre langue et leur propre littérature, ont été intégrés et niés dans leur différence. Le sommet de cette négation, que l’on désigne officiellement par les termes d’unification ou d’intégration, est atteint au XIXe siècle. La généralisation de l’école publique, qui refuse obstinément l’idée que des ethnies différentes puissent coexister au sein d’un même pays, sonne le glas des langues de ces anciens peuples. C’est la grande époque du nationalisme, et aussi de la colonisation.

Car suivant la logique centrifuge de son histoire, la France ne pouvait s’en tenir aux limites de l’hexagone. Les conquêtes se sont donc poursuivies. Et qu’étaient-ils d’autre, ces colonisateurs, que des fils de colonisés acquis à la cause de la grande France, et faisant subir aux peuples indigènes ce qu’avaient subi leurs propres ancêtres ?

La France a toujours besoin de grandeur, besoin de se considérer comme la Grande Nation, assise à la table où se décide l’avenir du monde. Cette grandeur s’alimente de toute une gloriole patriotique, de drapeaux et de rituels, mais elle s’appuie également sur la francophonie. L’idée que la France, c’est quelque chose de mieux que les autres pays, parce qu’on a fait la Révolution, parce qu’on est plus égalitaires que les autres, est toujours présente, toujours sous-jacente. L’autre idée indissociable de la première est que la langue française est la plus belle, la meilleure ; que les autres, surtout celles qui sont dites « régionales » ne peuvent exprimer le génie français. On ne peut être de cette grandeur-là que si l’on parle français.

Partout où les armées françaises ont planté le sabre, l’Etat français a tenté d’imposer sa langue au détriment de la langue locale. Jusqu’à ce jour, il investit des sommes colossales dans la francophonie.

C’est cette notion de grandeur qui me met mal à l’aise par rapport à ma nationalité française. J’ai du mal à me percevoir comme faisant partie de quelque chose de mieux, mieux que les autres. Mes origines germaniques me font considérer une constitution de manière pragmatique, comme un texte servant à faire vivre pacifiquement une population sur un territoire donné, non comme un objet d’exaltation ou de vénération.

Je crois sincèrement que c’est la connaissance de l’histoire de mon pays, l’Alsace, qui me permet d’éprouver une authentique sympathie, au sens étymologique du terme, pour mes amis algériens ou d’origine algérienne. C’est en tant qu’Alsacien que je me sens le plus à l’aise pour leur serrer la main.