Marcel Sturmel, une biographie succinte

Marcel Sturmel, une biographie succinte

(Illustration : portrait de Marcel Stürmel « Federzeichnung » par Robert Kuven, non daté, probablement début des années 1930) A l’occasion d’une précédente publication, reproche m’a été fait d’avoir qualifié Marcel Sturmel d’autonomiste alors que lui-même, comme on peut le lire dans les CV qu’il a rédigés, se serait plutôt considéré comme un régionaliste. Trois raisons me poussent à persister dans ce choix :   1) Du vivant de Marcel Sturmel, le qualificatif d’autonomiste était discriminant. La propagande d’Etat en avait fait un équivalant, d’abord de séparatiste, puis de nazi et permettait d’exclure la personne ainsi dénommée de tout débat démocratique. Dans ce contexte, il était parfaitement logique que Sturmel se désigne lui-même comme un régionaliste. 2) La différence entre autonomisme et régionalisme est extrêmement ténue et relève souvent de l’interprétation personnelle. Selon le degré de régionalisme que vous revendiquez pour votre région, vous devenez autonomiste et inversement. 3) Enfin, Marcel Sturmel s’était rendu coupable d’un péché contre l’Etat centralisateur pour lequel il n’existe pas de pardon, en effet, il était l’un des signataires du Manifeste du Heimatbund. Ce geste, d’un courage que nos contemporains ont bien du mal à percevoir aujourd’hui, le place, pour moi tout comme pour ses détracteurs, définitivement dans le camp des autonomistes alsaciens.   Quoi qu’il en soit, Marcel Sturmel n’a jamais milité pour la séparation de l’Alsace et de la France et s’est, en toutes circonstances, comporté de façon loyale et même patriotique vis à vis de ce qu’il considérait comme son pays : la France. En outre, dans les périodes où la liberté d’expression le permettait, il a toujours condamné sans appel le régime et la...
Marcel Stürmel à Pfirt/Ferrette en 1936, un discours singulièrement actuel !

Marcel Stürmel à Pfirt/Ferrette en 1936, un discours singulièrement actuel !

(Photo d’illutration : inauguration du monument aux morts de Pfirt 19/7/1936, Marcel Stürmel au centre, portant lunettes rondes et moustache) Voici un document historique intéressant à plus d’un titre. Nous sommes le dimanche 19 juillet 1936, la ville de Pfirt/Ferrette inaugure son monument aux morts de la Guerre de 14 et le député d’Altkirch Marcel Stürmel tient un petit discours reproduit intégralement ci-dessous (vous découvrirez une biographie succinte de Marcel Sturmel en cliquant ici). La date de l’événement nous interpelle : 19 juillet 1936 ! Pfirt honore ses morts de la Guerre mondiale au moment même où la suivante vient pratiquement de commencer. La veille en effet, le général Franco a lancé ses troupes putschistes contre la République espagnole dans le but de renverser le gouvernement de Front populaire. Mais les Alsaciens sont encore loin de se douter de ce que l’avenir leur réserve. En attendant, ils pensent à leurs disparus et écoutent leur député. Son propos est atypique. Voilà un député français qui parle de la guerre passée sans la moindre envolée lyrique, il n’est pas question ici de « héros morts pour la patrie » ou de « gloire éternelle », et pas l’ombre d’un « Vive la France ! » en conclusion ! Stürmel parle sobrement de la douleur des familles, de l’espoir qu’une telle horreur ne se reproduise plus et de son inébranlable foi en Dieu. Mais surtout il honore tous les morts, car nous sommes en Alsace ! Oui, il les honore tous, même ceux qui, il le dit explicitement, sont partis avec enthousiasme défendre leur patrie allemande. Il va même jusqu’à faire remarquer à la France que pour obtenir la paix, il faut savoir...
Idée cadeau !!! Aux sources de l’autonomisme alsacien-mosellan 1871-1945

Idée cadeau !!! Aux sources de l’autonomisme alsacien-mosellan 1871-1945

par Joseph Schmittbiel   Je recommande vivement la lecture de ce livre à toutes les personnes qui s’intéressent à cette période. Tout d’abord parce qu’il est facile à lire. Le premier mérite de Michel Krempper est son style clair et fluide, à aucun moment la lecture n’est interrompue par des imprécisions ou des phrases mal tournées.   La deuxième raison est qu’il représente une somme. Il n’apporte rien de vraiment nouveau mais il fait un bilan et offre un panorama complet non seulement de l’époque traitée mais également de tout ce qui a été écrit sur le sujet.   Aux novices en la matière, je conseille de lire au préalable l’Histoire de l’Alsace de François Waag chez le même éditeur. Il faut d’ailleurs saluer le travail des éditions Yoran, une maison bretonne, qui en quelques publications s’est mise à la pointe de la défense et l’illustration de notre région.     Pour en revenir à Krempper, le fait qu’un nouvel auteur se penche sur notre histoire est un très bon signe, cela signifie qu’elle est bien vivante et qu’elle suscite toujours l’intérêt. Cela permet également de profiter d’un autre point de vue et d’élargir notre vision des choses.   A ce sujet, l’auteur a eu la bonne idée de consacrer une quarantaine de pages à la naissance et au développement du national-socialisme en Allemagne. Cela permet de mieux le distinguer de l’autonomisme alsacien-mosellan qui souffre jusqu’à aujourd’hui d’avoir été assimilé au nazisme après 1945.   La seule critique que j’émets sur cet ouvrage concerne justement l’origine de ce mouvement. Selon moi, Krempper n’insiste pas assez sur la violence inouïe...
L’émigration des Alsaciens suite à la guerre de 1870/71

L’émigration des Alsaciens suite à la guerre de 1870/71

Le mythe du plébiscite par les pieds par Bernard Wittmann Illustration ci-dessus : Affiche de propagande scolaire censée montrer « l’exode » des populations alsaciennes vers la France. Dans le traité de paix de Frankfurt / Francfort (10 mai 1871), la clause de l’option témoignait d’un esprit très libéral pour l’époque puisque tous les habitants, Alsaciens ou Français de l’Intérieur, pouvaient rester en Alsace et bénéficier de la citoyenneté allemande, accordée d’office en cas de non option. Il n’y eut donc aucune expulsion. Il n’en sera hélas pas de même en 1918 où les sinistres « Commissions de triage », expulsèrent de force entre 128 000 et 150 000 Alsaciens-Lorrains germanophiles (les « bochophiles ») et Vieux-Allemands en se fondant sur des critères ethniques (cartes A-B-C-D)[1]. Ajoutons encore que si, en 1872, les optants pouvaient emporter toute leur fortune, ceux que la France allait expulser en 1918 n’eurent droit qu’à « 30 kg de bagages à main et au maximum 2 000 Marks en billets de banque » et perdirent toutes leurs autres économies !   Dès que la convention additive franco-allemande sur l’option du 11 décembre 1871 est rendue publique, les « protestataires » et d’autres ultra-patriotes, sous la conduite de Léon Gambetta, cherchent à transformer le droit d’option en plébiscite pour la France. Ils s’organisent autour de la « Ligue d’Alsace », créée en mars 1871 par Gambetta et qui regroupe une vingtaine de « grands bourgeois » mulhousiens, financiers généreux. Dans son tract « 18 bis », écrit en français[2], elle lance l’appel suivant : « Optez, Alsaciens et Lorrains, votre cœur vous le dit et l’honneur vous le commande. (…) C’est le plébiscite final, et la honte qui doit en jaillir sur nos oppresseurs...
L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (5/5)

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (5/5)

par Bernard Wittmann Conclusion  Illustration ci-dessus : 1576 : Die Hirsebreifahrt : Arrivée des Zurichois à Strasbourg avec le chaudron de soupe de millet encore chaud. Le but de l’opération était de rassurer les Strasbourgeois en leur montrant avec quelle rapidité les Zurichois pouvaient intervenir pour venir à leur secours en cas de menace (en 1456 avait eu lieu une première démonstration de ce type).   L’historiographie française a toujours cherché à imposer l’idée d’une Alsace sans peuple original doté d’une conscience régionale. En octobre 2014, Manuel Valls, le Premier ministre lui-même, reprit ce négationnisme à son compte en déclarant devant l’assemblée qu’ « il n’y a pas de peuple alsacien »[1]. De son côté, l’historien jacobin Georges Bischoff renchérira en déclarant dans L’Alsace[2] : « Le peuple alsacien, je ne sais pas ce que ça veut dire ». Cependant, ces déclarations de nature idéologiques niant le réel ne sauraient effacer le ressenti partagé des Alsaciens de former un peuple.   De même les historiens républicains cherchèrent-ils toujours à imposer l’idée que le morcellement politique du pays, sans cesse décliné jusqu’à la caricature, aurait empêché l’Alsace d’exister en tant que telle. Evidemment ces affirmations permettaient de conclure que l’Alsace ne devait son unité qu’à l’action bénéfique de la France : « (la période napoléonienne) a été une période charnière pour l’Alsace qui, de mosaïque hétéroclite, devient un ensemble cohérent désormais tourné vers la France », écrit l’historien Roland Oberlé dans son « Napoléon et l’Alsace ».   C’est la même théorie qu’avança Paris pour donner un peu de lustre à la colonisation de l’Afrique noire : « La France a uni des populations et des régions éparses favorisant ainsi un meilleur développement » (sous son...
L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (4/5)

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (4/5)

  LA CONSCIENCE IDENTITAIRE DES ALSACIENS A TRAVERS LES SIECLES  par Bernard Wittmann Illustration ci-dessus : Début XVIIIe siècle : L’Alsace « province à l’instar de l’étranger effectif » Les Alsaciens furent toujours habités par le sentiment de former un peuple  C’est sur le « socle » du duché et les différentes institutions qui vinrent le conforter ultérieurement que se développa un patriotisme régional autour d’un système de valeurs partagées (habitus, langue, histoire, croyances, spiritualité, mode de vie…) et une quête permanente des Alsaciens vers plus de liberté et d’autogestion. A travers les siècles, les Alsaciens ont toujours conservé vivaces leurs marqueurs ethniques (langue, culture, ouverture au spirituel…) et une conscience identitaire forte. Ils n’ont jamais cessé d’être habités par le sentiment de former un peuple singulier doté d’une histoire et d’une identité propres.   Intégrée au « Saint Empire Romain de nation germanique » (Xe -XVIIe siècles)  L’intégration de l’Alsace au Saint Empire Romain Germanique, fondé en 962, dura sept siècles. Le socle de culture et de civilisation étant commun, il n’y eut pas rupture mais continuum. Les Alsaciens s’intégrèrent parfaitement au Reich, structure fédérative – « l’union dans la diversité » – appliquant le principe de subsidiarité, et marquèrent un constant attachement à l’Empereur et à l’Empire. C’est sous leur protection que Strasbourg et les villes de la Décapole purent progressivement accéder aux libertés jusqu’à devenir quasi-souveraines. Cette bonne intégration était favorisée par le fait que l’Alsace fut longtemps constitutive du centre politique et culturel de l’Empire. Les Alsaciens se sentent alors comme une partie intégrante de la nation allemande. C’est ainsi qu’aux XVe et XVIe siècles les humanistes alsaciens, Wimpfeling, Sébastien Brant, Beatus Rhenatus…, publient de vibrants plaidoyers en faveur de...
L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (3/5)

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (3/5)

L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ? par Bernard Wittmann     LES LANDSTÄNDE ou DIETE D’ALSACE Il y avait surtout une institution commune à toute l’Alsace, celle des « gesamtelsässischen Landstände » ou Diète d’Alsace. Ils étaient la représentation du pays et jouaient le rôle de législatif commun.   Les Landstände regroupaient tous les « Etats » alsaciens relevant des princes, seigneurs ecclésiastiques et laïcs placés dans l’immédiateté, de même que les villes et leurs dépendances : « Die Institution, die im Elsass als « Landstände » bezeichnet wird, ist eine Vereinigung aller Reichsunmittelbaren, der Fürsten, der Herren und der Städte, der Reichs-Stände des Landes ; sie steht ausserhalb der Territorien, über ihnen », écrit l’historien F. Wilhelm Müller[1]. A la Diète d’Alsace étaient représentés (par des délégués mandatés) : la Régence d’Ensisheim, le Grand-Baillage impérial de Haguenau, l’évêque de Strasbourg, le Grand Chapitre de Strasbourg, le duc de Wurtemberg, les comtes de Hanau-Lichtenberg, de Linange-Dabo (Leiningen-Dagsburg), de Linange-Westerburg (Leiningen-Westerburg), de la Petite-Pierre (Lützelstein), les seigneurs de Fleckenstein, de Ribeaupierre (Rappoltstein), de Barr, du Val de Villé (Weilertal), de la Marche de Marmoutier (Mark Maursmünster), l’abbesse du couvent St Etienne (Kloster Skt Stephan), le prince-abbé de l’abbaye de Murbach, la République libre de Strasbourg, la Chevalerie immédiate de Basse-Alsace (Reichsritterschaft), les dix villes impériales de la Décapole (Zehnstädtebund).   Du XIIIe jusqu’à la première moitié du XVe siècle, pour défendre leur liberté, parer les dangers extérieurs, les situations insurrectionnelles et les convoitises de certains grands seigneurs, les Etats alsaciens s’étaient trouvées contraints de s’entraider dans des ligues ou des alliances de défense limitées dans le temps comme celles des Landfriedensbündnisse (ligues de la paix publique) qui se constituèrent dès 1278....
L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (2/5)

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (2/5)

L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ? par Bernard Wittmann   L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ; jusqu’à l’avènement de la « République une et indivisible », elle n’a été qu’une marqueterie de territoires dépourvus de conscience politique : des arguments qui ne tiennent pas !   Dans le numéro précité de la revue Land un Sproch, l’historien incriminé, pointant le morcellement de l’Alsace, prétend également que « l’Alsace n’a pas été dotée d’une structure unique ». Un argument que vient de reprendre Georges Bischoff, un historien jacobin qui s’assume. Dans L’Alsace du 21.6.2015, ce dernier affirme que « l’unité de l’Alsace est un mythe fabriqué après 1870 à Paris ». D’ailleurs, pour lui, toute « l’histoire de l’Alsace est un mythe »[1].   Cependant, la vérité historique est autre. En effet, durant le Moyen-âge, l’Alsace fut dotée d’une série d’institutions communes qui toutes, peu ou prou, contribuèrent à créer des liens et donc à renforcer, par-delà les diverses démarcations territoriales internes, la cohésion du territoire alsacien – dont l’unité géographique saute aux yeux – et de la population qui l’habitait. De sorte qu’au final ces institutions permirent le développement, chacune d’une manière spécifique, d’une conscience de l’entité territoriale alsacienne. Elles contribuèrent aussi à forger une conscience identitaire avec, derrière, le sentiment d’appartenance à une même terre et un même peuple. On peut d’ailleurs noter qu’à partir du XIVe siècle, et même avant, les déclarations des juges de paix (Landfrieden) font souvent référence à l’« Alsace ».   A plusieurs reprises durant le Moyen-âge, les Alsaciens, notamment ceux des souverainetés urbaines, marquèrent leur attachement à leur « pays », leurs libertés et leurs privilèges, n’hésitant pas à s’opposer à l’Empereur...