Histoire de l’annexion de l’Alsace par la France

Histoire de l’annexion de l’Alsace par la France

Par Bernard Wittmann

Illustration : Turenne (1611-1675)

« Den Franzosen soll man nicht trauen »[1]  (7.10.1677 – Corporation des orfèvres Strasbourg)

Le 17 décembre 2014, jour où Paris, par un odieux diktat, décida de rayer l’Alsace de la carte des régions, est un jour de deuil pour l’Alsace. Les Alsaciens purent alors pleinement prendre la mesure du rapport dominant-dominé dans lequel ils sont astreints de vivre. Ce jour funeste marque en fait l’aboutissement d’une guerre culturelle et idéologique séculaire que la France mène contre l’Alsace pour anéantir tous les marqueurs de son identité (langue, culture, histoire…). Depuis plus de trois siècles, pour nous « normaliser », elle œuvre inlassablement à l’effacement de tout ce qui nous singularise en menant contre nous un combat sournois, teigneux, une guerre soft, latente, occulte, à coup de promesses non tenues, d’oukases et de duperies.

La guerre de Trente Ans (1618-1648) fixe le début de nos malheurs de peuple vaincu. C’est par la rouerie, le parjure, la violence des armes et finalement l’usurpation que la France s’empara alors de l’Alsace qui deviendra pour longtemps un pays occupé militairement. Aussi est-il important de revenir aujourd’hui sur cette page cruciale de notre histoire pour mieux appréhender la constance dans le temps de la politique de domination et d’éradication de notre identité que la France mène contre l’Alsace.

Pillages et tueries marquèrent les premières incursions françaises

Les premières incursions françaises dans notre pays furent vécues comme un vrai fléau. Elles débutèrent dès le XIVe siècle pour continuer jusqu’au XVe siècle et se soldèrent invariablement par des dévastations, des tueries et des pillages. Ainsi, en 1444, 40 000 « Armagnacs » déferlent dans la plaine d’Alsace. Ils sont conduits par le Dauphin de France en personne, le futur Louis XI, qui ambitionne alors à se tailler une principauté indépendante sur le dos des seigneurs alsaciens. Leur route sera tracée par le sang, les destructions et les pires atrocités : leur cruauté leur vaudra le surnom de « Schinder » (écorcheurs). La résistance acharnée des Alsaciens finira par avoir raison d’eux en les forçant à décamper l’année suivante.

Néanmoins, en 1446, le roi de France chercha une nouvelle fois à tester la volonté d’indépendance de la République de Strassburg en lui offrant sa protection. Il se heurta à un refus cinglant : « Niemals, da Sie (les Français) kei Leu und Getreu haben, viel versprechen, verbriefen und versiegeln aber niemals Wort halten ! », lui répondra le Magistrat encore trempé de cette vieille sagesse alsacienne qui lui dictait de considérer avec suspicion toute avance française.

Guerre de Trente Ans : le projet colonial français sur le Rhin prend corps

L’histoire commune de l’Alsace et de la France remonte à la guerre de Trente Ans qui fixe le début de notre enchaînement. Durant cette guerre meurtrière, partie d’un conflit religieux interne à l’Empire[2] et dans laquelle l’Alsace perdit près de 60% de sa population, la diplomatie française donna toute la mesure de sa duplicité. Désireuse de mettre l’Empereur en difficulté, dans le dessein secret de lui arracher des concessions territoriales sur le Rhin, la France n’aura de cesse d’attiser la guerre au sein de l’Empire. Elle tissera sa toile d’alliances et poussera constamment à l’affrontement les partis catholiques et protestants de l’Empire dont faisait partie l’Alsace[3]. Ainsi, la France très catholique de Richelieu, qui combattait sur son territoire les protestants, soutiendra-t-elle de tout son poids les princes allemands protestants en guerre contre l’Empereur catholique.

L’aubaine pour la France de prendre pied en Alsace, place avancée de l’Allemagne et indispensable à la maîtrise du Rhin, était trop belle. Par la conquête des Trois Evêchés de Metz, Toul et Verdun annexés et occupés par les troupes françaises dès 1552, elle avait déjà commencé à établir une tête de pont en Lorraine.

En janvier 1629, dans son « Avis donné au Roi », Richelieu développa la stratégie française en expliquant qu’« il fallait s’avancer, si possible, jusqu’à Strasbourg, pour acquérir une entrée en l’Allemagne », avant d’ajouter sournoisement, « ce qu’il faut faire avec beaucoup de temps, grande discrétion et une douce et couverte conduite » !

Mansfeld arrive, dévaste tout et s’en retourne (1621/1622)

La guerre déborde en Alsace avec l’arrivée en Basse-Alsace d’Ernst von Mansfeld en novembre 1621. Ce condottiere sans scrupules, soutenu tacitement par la France, est au service d’un prince protestant, l’Electeur Palatin Friedrich V. Sous couvert de venir en aide aux luthériens, il nourrit en réalité le rêve de créer une principauté militaire en Alsace avec Hagenau comme capitale.

De novembre 1621 à juillet 1622, ses soudards vont semer la terreur partout sur leur passage, pillant, saccageant tout et commettant les pires atrocités, au point que l’Electeur Palatin, que talonnaient les troupes impériales de l’archiduc Léopold, ému de la terrible misère qui avait frappé la Basse-Alsace, décida de le congédier le 13 juillet 1622. Une semaine plus tard, Mansfeld quittait l’Alsace au grand soulagement de tous, y compris des protestants dont il avait pourtant renforcé le camp.

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Ernst von Mansfeld (1580-1626)

La France finance la Suède pour mener la guerre à l’Empereur

Après les nombreuses victoires en Allemagne du général catholique, le comte de Tilly[4] entre 1624 et 1626, les coalisés catholiques auront à nouveau le vent en poupe. Aussi, quand le camp des princes protestants, financé par le Roi, se trouva en difficulté et que l’Empereur commença à reprendre en mains les rênes de l’Empire, la France misera cette fois sur le roi de Suède Gustav-Adolf pour relancer l’offensive. Le traité de Bärwald (janvier 1631) scellera l’alliance militaire entre la Suède et la France qui s’engageait à fournir au roi de Suède les subsides nécessaires pour mener la guerre contre l’Empereur. Mais pour ne pas éveiller de soupçons, elle jurait toujours n’avoir aucune revendication territoriale. La France déclarait toujours hautement « qu’elle ne demanderait, lors de la conclusion de la paix, aucune indemnité, qu’elle restituerait tous les Châteaux, Bourgs, forteresses & Seigneuries conquises, & qu’elle se croirait suffisamment dédommagée par le sentiment de la gloire, d’avoir secouru les Etats de l’Empire d’Allemagne & de les avoir sauvés du danger avec un héroïsme digne d’un Monarque généreux »[5].

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Gustav Adolf – roi de Suède (1594-1632)

Très vite, les Suédois se répandront dans toute l’Alsace. Ils feront preuve d’un sens aigu de la guerre et se montreront partout d’une extrême brutalité. Les localités tomberont les unes après les autres. En novembre 1632, devant l’arrivée imminente des Suédois sur le point de l’emporter dans le Sundgau, la Régence autrichienne d’Ensisheim choisira de se replier sur Thann. De sorte qu’en octobre 1633, les Suédois seront les maîtres en Alsace. Au début de l’année, ils avaient anéanti dans un carnage épouvantable plus d’un millier de paysans du Sundgau qui s’étaient révoltés contre leur tyrannie (janvier 1633). Et sur les 825 faits prisonniers, 600 seront exécutés sauvagement quelque temps plus tard (14/15 février).

Quant à la France, qui de façon couverte ne cessait de souffler sur les braises, elle continuait à se présenter comme la garante de la paix, à la fois pour les catholiques, qu’elle se proposait de protéger contre les exactions des Suédois… – qu’elle continuait perfidement de subventionner – mais aussi pour les protestants qu’elle se proposait, de la même manière, de protéger contre les catholiques impériaux et leurs alliés. Pour ne pas éveiller la suspicion des Alsaciens, les paroles du roi et de Richelieu se voulaient toujours rassurantes. Ainsi, à Strassburg, Richelieu expliquera son attachement à la préservation de ses libertés : « Je suis amateur de la liberté et de tous les états libres, mais singulièrement de votre ville de Strassburg (…) Le roi est animé, à votre égard, des meilleurs et des plus amicaux sentiments ; il fera tout pour vous et vos libertés, quoi que vous lui demandiez.[6]». C’est par ce stratagème que, dès la fin de 1633, Richelieu put envoyer des troupes françaises occuper les villes protestantes de Buchsweiler, Neuweiler, Ingweiler, Pfaffenhoffen… suite à une demande de protection de ses biens du Comte de Hanau-Lichtenberg. Cette protection ne se montra d’ailleurs pas très heureuse. En janvier 1634, face au désastre et afin d’échapper aux Suédois, l’Évêché de Strassburg et quelques villes, tant catholiques que protestantes, librement ou sous la contrainte militaire, se mettront elles aussi « provisoirement » sous le protectorat français. Pendant que les Suédois ferraillaient partout en Alsace contre les impériaux et leurs alliés, les Français avançaient malicieusement leurs pions dans le pays.

Notons que les années 1634-1640 furent les pires pour l’Alsace. A la guerre s’ajoutent les épidémies, notamment la peste, et la famine. On notera des cas d’anthropophagie et de nécrophagie. Les troupes impériales, suédoises, espagnoles, françaises et lorraines s’installent alors en Alsace dans un indescriptible enchevêtrement. Les situations évoluent sans cesse.

Cependant, après leur défaite à Nördlingen (5/6 septembre 1634), trop affaiblis, privés de Gustav Adolf mort deux ans plus tôt à la bataille de Lüzen, les Suédois devinrent demandeurs de l’aide française. Le maréchal français de La Force en profita alors pour signer une convention militaire avec eux (6.10.1634), par laquelle ils abandonnaient toutes leurs places d’Alsace, sauf Benfeld, à l’occupation française. En contrepartie, le roi s’engageait à fournir 12 000 hommes et à verser une somme d’argent de 500 000 Livres. Puis, le 22 octobre 1634 à Worms, fut signé un nouveau traité entre la Suède, l’Union de Heilbronn[7] et la France. Celui-ci assurait au roi, lorsqu’il se serait ouvertement engagé dans la lutte, toutes les villes d’Alsace, y compris la place-forte et verrou stratégique de Breisach, ainsi que l’usage du pont de Strassburg. Mais un autre article stipulait aussi, et il a son importance, qu’à la paix toutes les garnisons françaises de la rive gauche du Rhin se retireraient. A partir de là, la France entrera de tout son poids dans la guerre.

Quelques jours après, les troupes royales purent donc entrer à Colmar (1.11.1634), Schlettstadt, Oberehnheim, Bergheim, Marckolsheim, Kaysersberg, Türkheim, Ensisheim, Münster, Ammerschweier... Circonspect, le Magistrat de Colmar signera un accord spécial avec la France à Rueil en août 1635[8].

Viendra la paix de Prague (30.5.1635), à laquelle adhèreront cette fois tous les Etats protestants. La paix en Allemagne se profilait à l’horizon… ce qui poussera Richelieu à manœuvrer une nouvelle fois pour tenter de réactiver le conflit.

La période franco-suédoise (1635-1648) :

La France promet le Landgraviat d’Alsace à Bernard de Saxe-Weimar (1635-1639)

En Alsace, la France veut continuer son offensive. Aussi, en 1635, en échange du versement de subsides annuels pour l’entretien d’une armée suédoise de 18000 hommes, va-t-elle s’assurer de l’alliance du prince protestant et général mercenaire d’origine saxonne Bernard de Saxe-Weimar, un des meilleurs élèves du roi Gustav-Adolf. En contrepartie, celui-ci s’engageait à combattre les Impériaux en Alsace directement pour le compte du roi. Par le traité de Saint-Germain (27.10.1635), les restes de l’armée suédoise se retrouvèrent donc placés sous son commandement. De son côté, la France lui promettait, en cas de victoire en Alsace et la prise de Breisach, des subsides se montant à quatre millions de Livres ainsi que la possession « sous l’autorité de sa Majesté », du landgraviat d’Alsace « tel que la maison d’Autriche en avait joui », y compris le baillage de Hagenau, une sorte de principauté inféodé au roi.

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Bernhard von Sachsen-Weimar (1604-1639)

Bernard de Saxe Weimar va donc reprendre la conquête de l’Alsace, retombée aux mains des Impériaux pendant la négociation, le général hongrois Gallas, au service de l’empereur, s’étant emparé de toute une série de petites places fortifiées, d’abord au sud puis au nord de l’Alsace. Celle-ci s’acheva pour lui en décembre 1638 par la prise de Breisach. En février 1639, on apprit de Basel/Bâle que les bourgeois des villes alsaciennes, fuyant les mauvais traitements que leur infligeaient les garnisons françaises, étaient revenus se réfugier dans la ville[9].

Ayant rempli son contrat, en mars 1639, Bernard de Saxe Weimar demanda à Richelieu de le reconnaître comme prince d’Alsace ; le cardinal refusa net. C’est alors que le 18 juillet 1639, à l’âge de 34 ans, il mourut brusquement (empoisonnement ?) à Neuenburg-am-Rhein, au grand soulagement des autorités françaises : elles pouvaient maintenant avancer leurs prétentions territoriales sur l’Alsace que plus rien ne pouvait entraver.

Les Français récupèrent l’armée weymarienne et se jettent directement dans la guerre

Suite à d’habiles négociations pleines de promesses avec les officiers de l’armée weymarienne et concrétisées par la convention du 9.10.1639, Richelieu obtint qu’ils remettent à la France les châteaux et forteresses d’Alsace dont ils s’étaient emparés et que toute l’armée de feu Bernard de Saxe-Weimar passe directement au service du roi.

Ainsi, en 1643, à l’exception de Strassburg et de Mülhausen, cette dernière épargnée par les belligérants car alliée à la Confédération Suisse, quasiment tout le pays était occupé par les franco-suédois. Dès lors, Louis XIII allait revendiquer pour sa personne le titre de Landgrave quand il décéda le 14.5.1643.

La rouerie et l’acharnement de la diplomatie française pour la prise et le contrôle de l’Alsace avaient enfin trouvé leur première récompense !

En 1643, les armées françaises du comte de Guébriant[10] se distingueront par leur férocité. Ancien officier en second de Bernard de Saxe-Weimar, il avait commandé les troupes auxiliaires françaises de 1635 à 1639. A la mort de ce dernier, il lui succéda. En août 1643, harcelé en Allemagne par les armées impériales de Mercy, il franchit le Rhin, installe son quartier général à Erstein et répand ses troupes entre Benfeld et Wolfisheim jusqu’aux contreforts des Vosges[11]. Connaissant la réputation des Français qui s’étaient établis à proximité de Benfeld, le résident de Suède dans la ville, Mokel, prévient : « L’armée française ruinera le pays » ! De son côté, dès le 28.5.1643, le général major Erlach avait déjà écrit depuis Breisach à Guébriant : « Une partie de nos troupes ne sont propres qu’à presser le pays et à faire du désordre ».

En effet, peu après l’arrivée de Guébriant, le Magistrat de Strassburg, ville neutre, s’indigna contre les soldats français « qui font tous les jours de nouvelles exorbitances (…) Les soldats s’approprient les vignes et les vendanges[12] tout ainsi qu’ils fussent en pays ennemi, et, de fait, ils font entendre que tout leur a été donné en proie ». Guébriant lui répondra que la France ne déposera pas les armes avant que la ville de Strassburg n’ait accepté pour l’éternité la protection de la France[13]. Presqu’en même temps, écrit le Vicomte de Noailles, les chefs et députés de la noblesse libre et franche du Saint-Empire en Basse-Alsace, écrivent une lettre au Roi et à Brienne faisant chorus avec le Magistrat de Strasbourg : « Nous voyons loger sur nos territoires l’armée de Votre Majesté sous la conduite du comte de Guébriant. Les avant-coureurs de laquelle nous ont fait paraître, par leurs insolences ce que nous avons à espérer, savoir la ruine totale de ces contrées et de cette noblesse en particulier ». Mokel, Strassburg, les Lorrains, le général major Erlach, la princesse de Salm, tous « se plaignent de la ruine provenant du fait de l’occupation française »[14], écrit le Vicomte de Noailles. Devant l’ampleur des dégâts et des brigandages, les Strasbourgeois se diront même prêts à donner une forte somme d’argent si l’armée royale s’éloignait : « Dans tout le pays, les pillages et les brigandages ne virent plus de fin », écrit l’historien J.B. Ellerbach[15]. Fin octobre, Guébriant retourna guerroyer en Allemagne où, le 17.11.1643, il sera grièvement blessé au siège de Rottweil (Württemberg). Il mourra une semaine plus tard.

Les innombrables exactions des armées françaises inquiétèrent même le cardinal Mazarin, le successeur de Richelieu, au point qu’il demanda à Turenne, qui n’était pas un tendre non plus, de ménager l’Alsace, non par humanité, mais parce qu’il avait des projets français pour elle.

Cependant, Mazarin maintiendra toujours vis-à-vis des souverainetés alsaciennes placées sous la « protection » française, la fiction du désintéressement absolu de la couronne. En 1644, il affirmera toujours au Magistrat de Colmar qu’ « assurer l’indépendance des villes libres était la seule fin que la France proposait à ses armes (…) sans avoir ni dessein, ni pensée de tirer aucun avantage de tant de sang répandu [16]». Or, il est admis qu’à Paris on envisagea de ne plus rétrocéder les territoires occupés dès le traité de Saint-Germain (1635). Ce choix sera définitivement entériné en 1640. Rodolphe Reuss[17] cite une note du 27.10.1640 adressée au plénipotentiaire français à Münster chargé de la négociation du traité de paix, le comte d’Avaux, où figure cette directive révélatrice : « On a sceu par voie secrète que plusieurs princes d’Allemagne se résoudraient à laisser la Poméranie à la Suède et l’Alsace avec Brisach à la France. Agir d’après ces informations. »

Si dans ce conflit toutes les armées belligérantes, sans exception, espagnoles, lorraines, impériales, françaises… firent montre d’une grande sauvagerie, les Suédois occupent cependant la plus haute place du podium pour la rage destructrice et la cruauté (massacres d’habitants, pendaisons de moines et de prêtres, dévastations…). Cependant, il convient de noter que les Français, les talonnent de près. Même après le traité de paix, alors que les tentatives de reconstruction sont déjà amorcées, des troupes françaises et lorraines sévissent encore en Alsace, notamment au Ban de la Roche dans la vallée de la Bruche (1649-1655).

Ensemble, Français et Suédois auront fortement contribué à ruiner et à saigner l’Alsace. La férocité des Suédois[18] qui semaient la panique et l’effroi dans tout le pays – leur torture favorite du « Schwedentrunk »[19] épouvantait les populations -, servait en réalité les Français. Elle permettait à ces derniers de proposer leur protection aux Alsaciens pour les mettre à l’abri… de ceux qu’ils finançaient par ailleurs : les Suédois leur servirent donc indirectement de « rabatteurs » !

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Dessin de Jacques Callot (1592-1635) : « Les grandes misères de la guerre / l’arbre aux pendus » (1633)

Catastrophique traité de Münster (1648) 

Finalement, l’Empereur, épuisé et à bout de moyens, fut contraint de jeter l’éponge. L’Alsace, exsangue, totalement dévastée, en proie aux épidémies et à la disette, fut incapable d’opposer une quelconque résistance. Les Landstände (Etats provinciaux d’Alsace) qui assuraient l’unité politique du pays, s’étaient réunis une dernière fois au début du conflit pour tenter de conjurer la guerre, en vain[20].

A présent, la France allait pouvoir se découvrir et formuler ses prétentions territoriales.

En 1648 sont signés les traités de Westphalie qui rétablissent la paix et garantissent leurs possessions aux protestants. Au traité de Münster la France obtient les droits et les possessions des Habsbourg en Alsace, soit :

- La propriété de leurs terres patrimoniales en Alsace, (80% de l’actuel départ. du Ht-Rhin) ;

- Les titres de Landgrave de Basse et Haute Alsace ;

- La Landvogtei de Haguenau, c’est-à-dire la protection de la Décapole.

A partir de ces premières bases acquises en Alsace, Louis XIV, en position de force, fera ensuite une interprétation abusive des termes du traité. Pour lui, le Landgraviat n’était pas un simple titre, ce qu’il était en réalité, c’était le territoire même de l’Alsace. Au mépris des traités, il va progressivement s’emparer du reste de l’Alsace par la force armée ou l’intimidation.

Cependant, jusqu’en 1653, du fait des troubles de la Fronde en France, les dix villes libres de la Décapole, die gemeine Richestette, unies sur le modèle confédéral suisse, purent retrouver leur ancienne autonomie. Après cette date, les relations entre les villes et les autorités monarchiques qui cherchaient à restreindre leurs droits, devinrent de plus en plus tendues. Les villes, réfractaires au traité de Münster, veulent rester dans l’Empire qui respecta toujours leurs libertés. Citoyens libres dans leurs cités autonomes, les Décapolitains ne veulent pas retourner à l’état de sujets. Ils vont donc se battre inlassablement pour échapper à la domination française et à l’absolutisme royal.

Les souverainetés alsaciennes résistent

Pendant plus de 31 ans, les villes libres de la Décapole, toujours représentées à la Diète de Regensburg / Ratisbonne, refuseront d’accepter le joug français. Elles résisteront et continueront inlassablement d’exiger le respect intégral de leurs libertés. Jamais l’Empire n’avait touché aux privilèges des villes libres d’Alsace. Aussi, pour elles, la liberté était du côté de l’Empire qui leur avait permis de s’auto-organiser et de s’auto-gouverner. Ainsi, les Décapolitains protesteront régulièrement à la Diète de Regensburg contre les « usurpations » du roi et continueront à préférer la Chambre de Spire à la cour souveraine d’Ensisheim établie par le roi pour régler leurs litiges. Ils vont encore et toujours exiger le respect intégral de leurs libertés et de leur autonomie.

A Hagenau, préfecture de la Décapole, le Magistrat affronte régulièrement les officiers français du grand-bailliage et refuse de prêter le serment de fidélité au Roi : « Nous sommes encore une ville impériale libre ; nous n’obéirons donc au grand-bailli qu’après sa confirmation par l’Empereur »[21]. Les menaces du comte d’Harcourt, premier administrateur de l’Alsace, pour faire plier les villes de la Décapole restant sans effet, il n’eut d’autre choix que de céder en signant un traité avec elles par lequel il s’engageait à respecter leurs privilèges et leur immédiateté d’Empire.

Cependant, les pressions françaises continuèrent de plus belle. Haguenau, se soumettra la première en 1662, en précisant toutefois qu’elle ne cède que « par nécessité ». Mais deux ans après, pour bien affirmer sa qualité de ville libre, elle se remettra à frapper ses propres monnaies avec l’aigle bicéphale jusqu’en 1673[22]. Au Nouvel An 1670, le Stettmeister Crafft, en remettant une monnaie d’argent aux musiciens pour l’aubade donnée en son honneur, leur dira : « Voici un bon vieux Thaler, impérial comme moi-même »[23]. A Hagenau, en 1685, malgré la présence d’une garnison française depuis 50 ans, « il n’y a qu’un seul membre du Magistrat à maîtriser cette langue », écrit l’historien B. Vogler dans son Histoire culturelle de l’Alsace (1994).

Ainsi, les villes pourront continuer à croire à leur immédiateté et à leur autonomie jusqu’au déclenchement de la guerre de Hollande en 1672 où les choses se gâteront définitivement.

A l’autre bout de l’Alsace, la population de l’ancienne Régence autrichienne continuera également à garder son attachement à ses Archiducs et à l’Empire. L’Alsace septentrionale avait en effet près de trois siècles d’histoire commune avec le Tyrol par la grâce des Habsbourg (1379 à 1648). En mars 1676, à Ensisheim, lors de la grand-messe, le curé François Ganser remplaçait toujours, après le Dominé salvum fac, le nom de Ludovicum (Louis), par celui de Leopoldum (Léopold) imperatorem. Quant à la ville de Ensisheim, siège de la Régence depuis 138 ans, elle finira rétrogradée au rang de simple chef-lieu de baillage.

La politique de la terre brûlée

Mais Louis XIV, qui veut dominer l’Europe en progressant vers l’Est, ne peut supporter davantage la fronde continuelle des souverainetés alsaciennes, ni celle des seigneurs territoriaux qui s’élevaient contre la « politique de réunion » instaurée par le roi. La guerre de Hollande (1672-1678) qui oppose la France à la Quadruple-Alliance comprenant Les Provinces-Unies, le Saint-Empire, le Brandebourg et l’Espagne, lui donnera l’occasion de frapper un grand coup pour tous les soumettre à l’ordre français. Et pour ce faire, le roi ne craindra pas de s’en prendre aux populations civiles et d’user de la coercition criminelle.

Dans la nuit du 14.10.1672, il fit détruire le pont de Strasbourg sur le Rhin pour paralyser le commerce strasbourgeois et empêcher les Impériaux de pénétrer en Alsace. Interdiction est faite à la ville de le reconstruire. Le 30 juin 1673, Condé écrit à Louvois : « Je ne puis m’empêcher de dire que l’autorité du roi va se perdant absolument en Alsace. Les dix villes impériales, bien loin d’être soumises au roi, sont presque ennemies. La noblesse de Haute-Alsace va presque le même chemin. Je crois que le roi devrait prendre le temps qu’il jugera à propos pour mettre Colmar et Haguenau à raison ». C’en est trop pour le Sonnenkönig qui décide de venir lui-même en Alsace à la tête d’une armée de 7000 fantassins et 1200 cavaliers pour y mener une impitoyable politique de mise au pas : les villes sont démantelées, murailles, tours et fortifications sont détruites. Colmar, le cœur de la rébellion alsacienne, est annexée en 1673 à la suite d’une feinte suivie d’un coup de main militaire. Elle devra supporter et entretenir une garnison française de 6000 hommes, autant que d’habitants : « Jamais je n’ai vu des gens si consternés ni en si grande désolation », dira des Colmariens Mademoiselle de Montpensier. Les autres villes de la Décapole, Oberehnheim, Münster, Schlettstadt, Rosheim, Hagenau, Weissenburg, Landau… subirent le même sort et se retrouvèrent ouvertes comme de vulgaires villages. Il en sera fini de l’indépendance des anciennes villes impériales. En 1674, les Français incendient encore Selz (avril), Brumath, Krautweiler et de nombreuses autres localités de Basse-Alsace. Enfin, le 5 janvier 1675 à Türkheim, le Maréchal Turenne inflige une sévère défaite aux Impériaux. Les habitants ayant prêté main forte à ces derniers pour défendre la ville, Turenne en profitera pour châtier cruellement la cité : elle est mise à sac, la population civile est violentée, un tiers est massacré dans des atrocités inouïes. Les massacres, le saccage et les pillages, dont les archives conserveront le souvenir, durèrent près de deux semaines.

Par la suite, les villes difficiles à défendre contre les Alliés impériaux où susceptibles de leur offrir une protection, sont systématiquement rasées par les mines ou le feu : ce sera cette fois la « politique de la terre brûlée ». Lauterburg, Vendenheim[24] et Barr sont incendiées en 1678. En janvier 1679, Hagenau, l’ancienne capitale impériale des Hohenstaufen, avec sa Kaiserpflaz et sa chapelle Palatine, sera détruite à son tour à coup de mines et les ruines ensuite livrées à deux reprises aux flammes (janvier et septembre). Seules les églises furent épargnées, mais pas la synagogue. Weissenburg subit un sort identique (janvier 1679) etc.. Les fortifications de Zabern et Buchsweiler sont démantelées et dans les Vosges les vieux châteaux féodaux détruits méthodiquement un à un. Les Décapolitains en appelleront à l’Empereur en le suppliant de venir à leur secours. Mais ce dernier ne pouvait rien faire étant lui-même menacé par les Turcs… que soutenait ouvertement le « Roi très chrétien ». Dans les églises, on priait le Très Haut pour qu’il épargne la population de la furie des Français.

Haguenau

Hagenau / Haguenau, ancienne capitale d’empire sous les Hohenstaufen, en 1622

Traités de Nimègue et de Ryswik : c’est la fin !

Le Roi peut maintenant s’attaquer à la fière République de Strassburg restée neutre. Mais auparavant, on s’attacha encore à faire plier les nobles d’Alsace en leur faisant prêter le serment de fidélité au Roi : sous la menace de représailles militaires et de séquestre de leurs biens, le 12 mai 1681, réunis au château de Niederehnheim placé sous la garde des dragons du baron d’Asfeld, ils n’auront d’autre choix que de s’exécuter.

Peu après, la ville libre impériale de Strassburg, encerclée par une armée de 35 000 hommes commandée par Louvois, est contrainte de capituler à son tour le 30 septembre 1681 : « Les traités signés avec les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge, on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse, quand il faut la donner ou mourir (…) En pleine paix vous avez fait la guerre (…) Vous avez cherché dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg » écrira Fénelon, archevêque de Cambrai, à Louis XIV en 1693. Dans l’acte de capitulation, le Roi confirmait « tous les privilèges, droits, statuts et coutumes tant ecclésiastiques que politiques » de la ville (Art.II). La plupart de ces « privilèges », comme celui de frapper le monnaie[25] ou l’usage de la langue, lui seront ensuite contestés.

Quatre années plus tôt, le 7.10.1677, les corporations de la ville discutaient alors de l’attitude à adopter face aux Français qui se faisaient de plus en plus menaçants. Décision fut prise de continuer avec la neutralité… mais parallèlement on augmenta la garde armée de la ville en se rendant à l’avis des 14 représentants de la corporation des orfèvres qui avaient mise en garde : « Den Franzosen soll man nicht trauen »[26] !

Quand les troupes françaises entrèrent à Strassburg, les rues étaient désertes et la population avait gardé les volets fermés. Un bourgeois, Maître Kolb, retiré dans sa maison située au 41 rue des Bouchers, fit feu sur les soldats français, blessant ou tuant quatre d’entre eux. La tristesse et l’indignation avaient envahi les cœurs des Strasbourgeois. On pleurait dans les rues : « Die Libertät ging zu Grabe » écrira l’ancien Ammeister de Strassburg Franz Reisseisen.  Partout en Alsace, la francophobie est alors à son comble !

Pour empêcher toute révolte, de fortes garnisons sont installées dans toutes les villes qui sont contraintes d’assurer leur entretien. Le pays, occupé militairement, grouille de soldats français et ressemble à un immense camp militaire. Dans la foulée, à l’image du voleur mettant son butin à l’abri, Vauban construit une série de fortifications sur le Rhin qu’on baptisera « la ligne Vauban ». Une médaille sera frappée avec l’exergue Clausa Germanis Gallia (la Gaule est fermée aux Germains)!

Un espoir viendra avec la signature des accords de Regensburg / Ratisbonne (15.8.1684). L’Europe indignée par les coups de force à répétition des Français exige la restitution par la France de tous les territoires dont elle s’est emparée en-dehors des traités de Münster, c’est-à-dire toute l’Alsace sans les territoires habsbourgeois. Ces acquisitions faites en-dehors du droit international devront être rendues dans un délai de 20 ans, en 1704. Mais les Français, nullement décidés à rendre leur butin et désirant juste gagner du temps, n’en n’auront cure. Ils continueront la construction de la citadelle tournée vers l’Allemagne et commencée dès la prise de la ville. Suivra la guerre de la Ligue d’Augsburg (1688-1697). La France utilisera son alliance avec les Turcs pour entraver l’Empereur sur ses arrières.

Les traités de Nimègue (5.2.1697) et de Ryswik (31.10.1697), mettent fin aux guerres de Hollande et d’Augsbourg. Ils consacrent la victoire de Louis XIV. Les villes de la Décapole sont définitivement intégrées au royaume de France[27], de même que les territoires dont le roi s’était emparé en violation du traité de Münster. La Décapole, qui avait joué un rôle considérable dans la vie politique et économique de l’Alsace de 1354 à 1697, cessera d’exister dans les faits. Elle ne subsistera que sur le papier et ce jusqu’en 1789. Encore en juillet 1653, le Comte d’Harcourt, au nom du roi, leur avait pourtant promis le respect de « leurs franchises, libertés et immédiateté envers l’Empire ». Promesse jamais tenue… comme toutes les autres, l’absolutisme du roi français et le centralisme étant incompatibles avec l’autonomie dont elles jouissaient. A l’orée de la Révolution, il ne restera plus grand-chose de leurs institutions et de leurs prérogatives d’autrefois.

L’Alsace, jadis qualifiée de « jardin de l’Europe », est à présent méconnaissable tant elle est dévastée. Sa terre si riche est maintenant en friche. La conquête militaire de l’Alsace est arrivée à son terme. Les Alsaciens feront bientôt connaissance avec le despotisme royal et le centralisme à la française. L’histoire de l’Alsace française commença donc par une annexion brutale au mépris de la volonté des gens, un outrage que le temps ne saurait effacer !

L’ordre français est imposé partout

L’Alsace, vieille terre de culture, imprégnée d’une forte spiritualité, sera transformée en une vaste base arrière militaire pour les armées françaises parties batailler Outre-Rhin. Elle sera écrasée d’impôts, de taxes et souffrira particulièrement des contributions de guerre : « Ce pays est trop chargé par toutes les impositions qui excèdent la force et la juste portée de cette petite province », reconnaît en 1697, dans son Mémoire sur L’Alsace, l’intendant de La Grange lui-même. Et l’avenir promis à sa jeunesse sera l’engagement dans les armées royales pour servir l’impérialisme français. L’Alsace, qui avait été la terre des humanistes, fournira dorénavant des traîne-sabre à la France.

Le Rhin verrouillé, la population militairement mise au pas, on pouvait maintenant s’attaquer à la colonisation des esprits. La francisation allait pouvoir commencer. Les prêteurs, intendants et autres baillis du roi en seront les fers de lance. Ainsi, dès le 30.1.1685, un décret du Conseil du Roi s’élève contre l’utilisation de l’allemand dans les actes officiels en Alsace et pour leur rédaction ordonne l’utilisation du français, étranger aux Alsaciens, menaçant de nullité les actes rédigés en allemand. La même année, le 25 juin 1685, une ordonnance de l’Intendant Jacques De La Grange précise que l’habillement des habitants de Strasbourg devra être « à la mode & manière introduite en France » et doit être « uniforme dans la Province (…) Nous ordonnons que dans quatre mois, du jour de la publication de la présente ordonnance, les pères, mères & tuteurs des filles de neuf ans & en-dessous, seront tenus de les faire habiller à la Françoise (..) Enjoignons aussi à toutes les veuves et filles qui entreront en mariage, de se défaire de leurs habillements ordinaires, pour prendre la mode Françoise, sans que les unes & les autres se puissent éloigner dans l’exécution de ce qui leur est prescrit ».

Après « l’ordre militaire », c’est ainsi « l’ordre culturel et linguistique français » qu’on imposera aux Alsaciens sans se soucier aucunement de leur volonté. Bientôt, le rouleau français à laminer les peuples se mettra en branle, avec une terrifiante efficacité. La seule identité qu’on leur reconnaîtra dorénavant sera celle des Français. Débutera alors un lent processus de digestion.

Avec la Révolution, le peuple alsacien ne pourra plus vivre sa langue et sa culture sur son propre sol car la France républicaine ne reconnaîtra qu’une seule langue et qu’un seul passé. L’histoire de l’Alsace sera ainsi falsifiée, tronquée, réduite aux quelques pages ayant passé la censure tatillonne de Paris. Tandis que celle de la France sera glorifiée en boucle, ses crimes seront dissimulés, diminués ou niés pour pousser au développement d’un sentiment national. Pour apprendre leur histoire, les Alsaciens devront attendre de quitter l’école et s’instruire ensuite par eux-mêmes.

L’Etat jacobin concentrera ainsi tous ses efforts pour détruire les Alsaciens en tant que peuple original : « Il n’y a pas de peuple alsacien », se permit de dire le Premier ministre Manuel Valls le 14 octobre 2014 à la tribune de l’Assemblée. Ne serions-nous donc plus rien ?

Qu’avons-nous à gagner à rester agrippés aux jupes de Marianne

Est-ce là cette merveilleuse histoire d’amour dont on nous rebat constamment les oreilles ? D’ailleurs, jusqu’à nos jours, jamais on ne consulta les Alsaciens sur le sort qu’on leur imposa. Et les promesses solennelles qu’on leur fit, notamment celle de Joffre en 1918, ne furent jamais tenues. Ce sont là autant de preuves du mépris dans lequel la France les tint toujours. La fusion imposée avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne, sans consultation aucune de la population alsacienne et contre la volonté unanime de ses élus, n’est que la dernière illustration du dédain qu’on nous a toujours porté et du déficit démocratique de ce pays. Comment peut-on aimer un pays qui vous maltraite, vous ment, vous calomnie chaque jour et vous lamine pour vous ramener à rien. La France est bien la reine de l’hypocrisie.

Qu’avons-nous à gagner a rester agrippés aux jupes d’une Marianne qui n’a pourtant qu’un dessein : en finir avec notre différence et nous anéantir en tant que peuple porteur d’une identité singulière. Nous n’avons aucun avenir dans ce pays de narcisses qui se croient premiers en tout, avec ses élites politico-administratives qui vivent en vase clos, sa langue conquérante et son modèle politique calamiteux qui conduit au déclin. Un pays désaccordé, un pays de paranoïaques où tout le monde se méfie de tout le monde, des autonomistes, des langues régionales, de la diversité, des jeunes, des banlieues, des immigrés… Un pays de nostalgiques où continue à flotter dans les têtes la grandeur de l’Empire colonial et qui n’arrive pas à décrocher du mythe de la « Grande Nation ».

Et soudain, la « mère patrie » apparaît sous les traits hideux d’une marâtre : Marianne se mue en Rübeltz. Non, il faut d’urgence en finir avec cette naïveté alsacienne qui voit en la France une « patrie aimante », alors qu’elle n’a cessé de nous violenter, de vouloir nous ramener à rien et de déconstruire notre pays pierre à pierre jusqu’à l’effacer totalement de la carte des régions.

Dans les années qui viennent, il faudra bien que les Alsaciens en tirent les conclusions qui s’imposent et larguent les amarres pour voguer vers un avenir rhénan et européen plus prometteur et plus serein. Il est temps que le peuple alsacien entre en résistance contre les « princes de Paris » !

Bernard Wittmann – Historien / 26.12.2014

[1] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI.

[2] La tolérance des Habsbourg favorisa l’expansion des nouvelles religions.

[3] L’Alsace faisait alors toujours partie du « Saint Empire Romain de nation germanique » auquel elle fut intégrée dès sa fondation en l’an 962 et dont les limites subsistèrent jusque-là.

[4] Le comte de Tilly (1559-1632) fut le commandant en chef des armées de la Ligue Catholique et du Saint Empire pendant les premières années de la guerre.

[5] Mémorandum intitulé : « Les Possessions, revenus, immunités, droits et prérogatives des Princes d’Empire Eglises et Corps d’Allemagne en Alsace défendus contre les arrêtés de l’Assemblée Nationale de France touchant l’abolition et le rachat des droits provenant du système féodal et l’aliénation des biens ecclésiastiques par un examen des faits et documents relatifs à la cession de l’Alsace à la couronne de France – Nürenberg & Leipzig 1790 ».

[6] J.-P. Kintz, Histoire de Strasbourg – Du Saint Empire au Royaume de France, 1981, t. III.

[7] La Ligue, ou L’Union, de Heilbronn réunit les princes et villes protestants des trois cercles du Rhin, de la Franconie et de la Souabe.

[8] Ce traité plaçait Colmar sous la protection du Roi qui s’engageait à respecter non seulement ses droits, libertés et franchises mais aussi son retour à l’empire, une fois la paix assurée.

[9] Scherlen/Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, Verlag Union, Mülhausen, 1928, T3 p.347.

[10] Le Comte de Guébriant est un ancien de l’armée de Bernard de Saxe Weimar qui lui succéda à la tête de son armée à sa mort en juillet 1639.

[11] Sources pour ce paragraphe : « Episode de la guerre de Trente Ans par le Vicomte de Noailles – Le Maréchal Guébriant (1602-1643) ».

[12] Les Français avaient pressuré les villages dépendant de Strasbourg et pillé toutes les localités du vignoble autour de Mutzig.

[13] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415

[14] Bibliothèque Nat. 500 Colbert V. 116 – 187 191.

[15] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415

[16] Histoire d’Alsace, éd. Boivin & Cie, Paris 1918, p.107.

[17] Histoire d’Alsace, op. cit. 111.

[18] Des générations plus tard, en Alsace, pour faire peur aux enfants grincheux ou désobéissants, les parents les menaceront toujours du retour des méchants Suédois : « de Schwed kommt ! ».

[19] Elle consistait à faire ingurgiter de force au paysan supplicié 2 seaux de purin de vache avant de sauter à pieds joints sur son ventre gonflé.

[20] Le 1er septembre 1621, à Haguenau, se tint une assemblée des Etats d’Alsace. Strasbourg s’étant déclarée neutre et les autres Etats n’ayant pas réussi à s’entendre sur une stratégie, l’Alsace resta exposée à une invasion… qui ne tarda pas à venir avec l’arrivée de Mansfeld.

[21] André Marcel Burg, Haguenau, éd. Musée de Haguenau, 1950, p.73.

[22] En 1666, Colmar frappait encore des monnaies à ses armes et à celle de l’Empire et se qualifiait toujours de « ville libre d’Empire ».

[23] J.-P. Grasser & G. Traband, Histoire de Haguenau, 2000, p.110.

[24] Créqui fit brûler Vendenheim en représailles des hostilités des Strasbourgeois envers son armée.

[25] La Monnaie strasbourgeoise est fermée dès le 30.3.1690.

[26] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI.

[27] En Allemagne, Louis XIV annexait définitivement à la France les quatre cinquièmes de l’Alsace (Strassburg, Villes de la Décapole, Basse-Alsace), alors que l’accord de Regensburg (1684) en avait initialement prévu la rétrocession à l’Allemagne pour 1704.