L’alsacien sur France Bleu ? A la poubelle !

L’alsacien sur France Bleu ? A la poubelle !

par Joseph Schmittbiel

illustrations de Raymond Piela tirées de l’album « Heimweh »

 

Fidèles à une longue tradition bien française, les directions alsacienne et parisienne de France Bleu préparent un nouveau coup tordu contre notre langue régionale. Mais ces ennemies résolues de la diversité se gardent bien d’annoncer la couleur avant les élections régionales. Ces chers Alsaciens … on attend peinards qu’ils aient sagement accordé leurs suffrages aux partis nationaux – comme d’habitude – pour ensuite seulement leur annoncer officiellement qu’ils pourront une fois de plus se carrer leur langue de bouseux dans le fondement. Analyse d’une opération où le cynisme et la rouerie sont au service d’un racisme linguistique qui peut désormais parachever en toute quiétude le génocide culturel.

 

1992 : le directeur de la radio régionale (qui s’appelle encore Radio France Alsace), décide de virer toutes les émissions en alsacien de l’antenne FM pour les basculer sur les ondes moyennes. L’homme qui opère cette épuration est un Corse, Dominique Antoni. J’imagine la réaction de nos frères corses si un Alsacien avait eu l’arrogance de faire un tel ménage sur l’île de beauté…

A l’époque, Adrien Zeller s’érige contre cette façon de faire, mais il est vite calmé par les arguments de Paris : Vous aurez plus d’heures de diffusion en ondes moyennes ! Mais à quoi sert l’augmentation de la diffusion sur un émetteur désuet, à des horaires sans audience et dont Paris ne veut pas ? Et pour ce qui est de capter la chaîne, on te souhaite bonne chance camarade dialectophone. A Strasbourg par exemple, c’est quasiment impossible !

 

Et bien entendu, aucun des directeurs qui se succèdent depuis 1992 n’a l’idée de sortir le dialecte de son ghetto, de le laisser se développer sur une antenne digne de ce nom en lui accordant ce à quoi il a droit : vivre dignement en étant accessible ! Le dégueulis germanique des Alsaciens heurte leurs oreilles. L’envie de valoriser les cultures alémaniques et franciques ne les effleure pas : ils s’occupent de l’antenne française en FM, sans faire de vagues, en attendant d’être mutés ailleurs, avec si possible une promotion à la clé.

 

Le résultat ? Depuis 1992, les auditeurs francophones ont été habitués à une antenne expurgée de langue alsacienne, et depuis 3 ans, nous avons tout juste droit à quelques mots d’alsacien chaque jour sur France Bleu Alsace (la francophone exclusive). Et voilà comment ça se passe : la première minute de chaque heure d’animation, après les infos et le bulletin météo (à 7h05, 8h05, 9h05, 10h05 et 11h05), l’animateur FM est en duplex avec l’animateur ondes moyennes pour que celui-ci annonce une manifestation liée à l’Alsace, en disant quelques phrases, en français bien sûr, et quelques mots en alsacien, awer Achtung ! surtout pas une phrase complète, car cette langue est une insulte à l’oreille française. Il doit s’en tenir à quelques mots qui servent d’alibi à cette politique de l’édredon : Vous le voyez bien qu’on fait la promotion du dialecte, il passe même en FM !

 FBElsass

Et pourtant, de la part d’un Etat qui affirme vouloir promouvoir les langues régionales, on est en droit d’attendre une radio de service public qui s’engage pour l’alsacien, pour l’allemand et qui se tourne vers les jeunes ! Au lieu de ça, Radio France met l’alsacien sur l’émetteur historique de Radio Strasbourg, créé avant guerre, qui émet en ondes moyennes, 1278 kilohertz ou 235 mètres, en sachant parfaitement qu’ainsi, la langue se retrouve sur une voie de garage et que cette radio fantôme sera un bon alibi pour les politiques : Vous le voyez bien qu’on fait la promotion du dialecte, il a une station pour lui tout seul !

 

Il aurait été facile pour Radio France d’obtenir une longueur d’onde en FM pour l’alsacien, les radios associatives y arrivaient plutôt aisément. Ces longueurs d’ondes sont redistribuées tous les trois ans par le CSA, et lorsque les radios dialectales privées (RTA, Radio 67 entre autres) ont successivement fermé dans les années 90, Radio France loupait à chaque fois volontairement le coche qui leur aurait permis de récupérer les auditeurs en mal de dialecte. Ceux-ci n’ont plus guère que Radio Dreieckland pour écouter la langue de leur région et de leurs racines avec le confort d’écoute de la FM. Difficile, non, impossible de croire que la radio de service public ait pu échouer à chaque fois : il s’agit là d’une volonté délibérée de ne pas aboutir, car vu de Paris, l’alsacien doit crever, point barre.

 

Et ce qui devait arriver arrive !

 

Lors de la longue grève du printemps 2015, on découvre brutalement le déficit monstre du groupe Radio France. A se demander comment on a pu le cacher toutes ces années ! Une des mesures qu’annonce le PDG, Matthieu Gallet – celui qui, a peine arrivé de l’INA, a fait refaire à coût exorbitant son bureau pourtant fraîchement restauré de la Maison ronde – consiste à supprimer des émetteurs en ondes moyennes. Il faut économiser. Et c’est qui qui passe à la trappe ? Bravo, t’as deviné, c’est pour le 1er janvier.

 

Tout cela est parfaitement normal, depuis Louis XIV, nous sommes là pour payer les nouveaux bureaux, les limousines, les beuveries et les putes des chefs à Paris. Mais attention, hein ! On n’est pas un peuple ! On l’a jamais été ! Le lupanar français est indivisible !

 

Paris justifie ainsi la suppression : l’émetteur des ondes moyennes, qui est à Sélestat, revient plus cher que celui de la FM. On parle d’un coût de 13 millions d’euros pour les antennes FM et OM. Sur un an ou sur plusieurs années ? Personne n’a pu vérifier ces chiffres auprès de Télé Diffusion de France. Et puis, si l’émetteur des ondes moyennes coûte si cher, pourquoi l’avoir payé pendant 23 ans ? Pourquoi la direction n’a-t-elle pas trouvé d’émetteur en FM, moins cher et valorisant à tous points de vue, pour France Bleu Elsass ? Pendant 23 ans, elle a donc sciemment payé plus cher ce qu’elle savait être un tombeau herzien pour le dialecte !

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Paris fait miroiter que France Bleu Elsass deviendra la première webradio du groupe Radio France, vaste fumisterie ! Toutes les radios de Radio France, donc également les 45 du réseau France Bleu, sont des webradios depuis plusieurs années, y compris France Bleu Elsass !

 

Radio France justifie la suppression de cette antenne en raison de sa désuétude. Mais à qui la faute si ce n’est à Radio France elle-même, qui a mis ce système en place ? Il est parfaitement dégueulasse de priver d’écoute les auditeurs de France Bleu Elsass qui, vu leur âge, ne sont pas versés dans le numérique. Les fringants directeurs s’exalteront : on forme le public à la modernité ! Une nouvelle appli permet d’écouter France Bleu Elsass sur smartphone ! Sauf que les jeunes, abandonnés par Radio France depuis 1992, ne se tourneront pas vers la webradio Elsass, et ce sont donc les derniers Mohicans, ceux qui s’accrochent aux derniers lambeaux de langue maternelle sur leur vieille radio à qui on crache à la gueule. Belle leçon de démocratie française.

 

Car il faut savoir que rien n’a été fait pour la promotion de France Bleu Elsass. La chaîne n’a été associée à aucune des campagnes publicitaires menées régulièrement pour France Bleu Alsace. Sa longueur d’ondes n’est jamais apparue – de 1992 à 2015 ! – sur aucun flanc de bus lorsque France Bleu Alsace y étalait ses longueurs d’onde en blanc et bleu.

Pire : on n’a aucune idée à Radio France du nombre de personnes qui écoutent les ondes moyennes. Aucun sondage n’a jamais été réalisé pour France Bleu Elsass, alors que France Bleu Alsace en achète plusieurs fois l’an !

 

Jean-Pierre Cluzel, PDG de Radio France de 2004 à 2009, avait dépêché un observateur qui devait l’informer sur l’état de la langue régionale. On n’a jamais connu son compte-rendu. Mais certains se souviennent avec effroi du passage en 1992 d’une agente de Radio France qui avait pour mission de transmettre un rapport sur la langue alsacienne : ce rapport concluait que les Alsaciens avaient honte de leur langue et que le mieux était de la supprimer des programmes radio !

 

Paris laisse aussi miroiter l’arrivée de la RNT (radio numérique terrestre), mais pour laquelle rien n’est sûr, et surtout pas que Strasbourg sera ville expérimentale si cela devait se faire. Quand ? Aucune date n’a été fixée ni même avancée. Et si la RNT devait arriver, et si elle était la panacée, n’eut-il pas mieux valu attendre son arrivée effective avant de supprimer l’émetteur de France Bleu Elsass ?

 

Car c’est certain : la radio va sauter, mais Radio France ne communique pas sur le sujet, elle t’emballe ça façon faux derches, on va pas vous l’annoncer tout de suite bande de cons d’Alsaciens, faut d’abord que vous alliez sagement voter pour les partis nationaux les 6 et 13 décembre prochains (PS, Républicains, FN, extrême-ceci, ultra-cela, du moment que leur siège est à Paris). Radio France pousse le cynisme jusqu’à fêter le 11 novembre les 85 ans de la radio régionale, sans préciser que 6 semaines plus tard, l’antenne sera supprimée ! Mon enquête ne m’a pas permis de déterminer si le budget de la fête prévoyait un poste « vaseline pour anciens auditeurs ».

 

En attendant, à compter du 1er janvier, plus besoin de sondage : on saura minute par minute, clic après clic, combien d’Alsaciens écoutent la webradio France Bleu Elsass. Et gare à vos fesses si les chiffres ne sont pas bons, j’entends déjà la complainte des Tartuffes : On a fait tout ce qu’on a pu pour l’alsacien, mais vous voyez bien que ça n’intéresse plus personne ! Et hop ! A la trappe, la langue de merde. Quant aux animateurs dialectophones, ils passeront au français ou iront bouffer aux restos du cœur.

 

 

Finalement, il faut peut-être se réjouir de cette nouvelle félonie du pouvoir français. A force de se comporter ainsi, il renforce et justifie l’émergence d’un véritable mouvement séparatiste alsacien. Car de plus en plus de compatriotes ouvrent les yeux, font le bilan, et se rendent à l’évidence : que l’Alsace devienne un canton suisse, un land allemand, ou qu’elle arrache son indépendance, aucune de ces trois solutions ne peut être pire que sa situation actuelle.

 Joseph Schmittbiel / 20 octobre 2015